La Presse au Qatar

Comment naît une génération dorée ?

Doha – Un phénomène fascinant ? Les générations dorées.

Deux d’entre elles s’affronteront, mercredi, à Doha. Celle du Canada, menée par Alphonso Davies et Jonathan David, amorce son cycle. Celle de la Belgique, représentée par Kevin De Bruyne, Romelu Lukaku et Eden Hazard, termine le sien.

Comment expliquer qu’autant de surdoués du même âge, dans une nation, éclosent simultanément ? Existe-t-il une recette magique, ou est-ce simplement un coup de chance ?

J’ai demandé l’avis de deux témoins privilégiés de l’ascension des Belges. Le premier, Laurent Ciman, entraîneur adjoint du CF Montréal, l’a vécue de l’intérieur. Il était l’un des membres de cette génération dorée, dans l’équipe nationale. Le deuxième, Patrick Stein, est journaliste. Il a commencé sa carrière en même temps que la montée en puissance des Belges, et l’a documentée dans une série de livres.

Sachez d’abord que les Belges n’ont pas toujours été parmi les meilleurs footballeurs au monde. Loin de là. La plupart du temps, ils se sont retrouvés dans le peloton du milieu. Capables de causer la surprise, mais pas trop souvent.

« Lorsque j’étais enfant, se souvient Laurent Ciman, il n’y avait pas d’attraction pour l’équipe nationale. D’ailleurs, je ne suis jamais allé voir un match. Je ne la regardais pas beaucoup à la télé non plus. Je préférais écouter la Ligue des champions, avec mon père, ou m’amuser dehors, avec mes amis. »

C’est en 2007, à l’Euro des moins de 21 ans, que les plaques tectoniques ont commencé à bouger. La Belgique a réalisé le meilleur résultat de son histoire, en atteignant la demi-finale. Laurent Ciman faisait partie de la formation. « Nous étions un groupe d’amis. On s’entendait tous bien. C’est là que tout a débloqué », raconte-t-il. L’année suivante, le même groupe – renforcé de quelques jeunes vétérans – s’est rendu aux Jeux de Pékin. Il a vaincu les Italiens, et terminé au quatrième rang.

« Je pense qu’il y a eu un peu de chance, dit-il. Plusieurs joueurs se sont démarqués au même moment. Ces gars ont poussé d’autres joueurs qui, comme moi, n’avaient pas tout de suite ce niveau, à augmenter la qualité de notre jeu. On se tirait les uns et les autres vers le haut. C’est cette émulation qui a créé la génération dorée. »

Patrick Stein, lui, tente deux autres hypothèses.

La première, c’est la version officielle des dirigeants de la fédération belge. « Après [l’élimination hâtive] de l’Euro 2000, organisé en Belgique, il y a eu une prise de conscience. On a regardé du côté de la France, qui connaissait des succès. On a travaillé sur la formation, ce qui était presque inexistant chez nous. Dans les années suivantes, la Belgique a augmenté le curseur, ce qui a permis l’éclosion de joueurs de talent. »

C’est intéressant, car les États-Unis ont fait le même constat, récemment. D’où la création des académies des clubs de la MLS, dont a grandement profité… le Canada. Sept joueurs de notre équipe nationale sont passés par des clubs-écoles de la MLS. C’est notamment le cas de la grande vedette de la formation, Alphonso Davies.

La deuxième hypothèse de Patrick Stein ?

Elle est à l’opposé de l’autre. « Les planètes se sont tout simplement alignées. Des joueurs ont éclos par chance. Des talents générationnels ont vu le jour, avec des trajectoires de formation très différentes. Kevin De Bruyne a été formé en Belgique, mais pas Eden Hazard, qui est allé à Lille, en France. Jan Vertonghen et Toby Alderweireld, eux, ont bénéficié de formations aux Pays-Bas. La Belgique a la chance d’être entourée de pays qui étaient en avance sur elle sur le plan de la formation. Le fait qu’elle soit le carrefour de l’Europe l’a aidée. »

Encore là, il y a des ressemblances avec l’équipe canadienne. Plusieurs de nos représentants ont été formés ailleurs. Stephen Eustáquio, au Portugal. David Wotherspoon, en Écosse. Junior Hoilett, Liam Miller et Ike Ugbo, en Angleterre. Samuel Piette a grandi dans la banlieue nord de Montréal, mais il a passé son adolescence en France et en Allemagne. Plusieurs joueurs de la région de Toronto (Alistair Johnston, Kamal Miller, Tajon Buchanan) sont allés parfaire leur jeu dans les universités américaines.

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Une caractéristique des générations dorées, c’est l’abondance de talent.

À ce niveau, à son apogée, la Belgique était mieux nantie que le Canada. Elle a profité non pas d’une, mais de deux grosses vagues de talent. D’abord, celle de Laurent Ciman, avec Vincent Kompany, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen et Dries Mertens, tous nés entre 1984 et 1987. Puis celle de Kevin De Bruyne, Eden Hazard, Romelu Lukaku, Thibault Courtois et Yannick Carrasco, nés entre 1991 et 1993.

« Plusieurs joueurs avec du caractère sont arrivés en même temps, se souvient Laurent Ciman. Prenez Kevin De Bruyne. Il n’était pas content d’être sur le banc. On lui disait qu’il était jeune. Il répondait : jeune ou pas jeune, si je suis le meilleur, je dois jouer. Ce fut un changement avec l’ancienne façon de penser. L’entraîneur Marc Wilmots a aussi fait un super travail pour rassembler les joueurs. C’était sa qualité première. Il n’y avait plus de séparation entre les joueurs flamands [néerlandophones] et wallons [francophones]. »

Les Diables rouges ont atteint la première place au classement mondial de la FIFA, les quarts de finale à la Coupe du monde de 2014, ainsi que la demi-finale en 2018. De très beaux résultats, pour une nation de 11 millions d’habitants. Mais dans l’opinion publique comme dans celle des joueurs, il y a un sentiment de parcours inachevé, convient Laurent Ciman.

« On était à ça de gagner », me dit-il, en rapprochant son pouce et son index. « Nous étions parmi les favoris. Je pense qu’on aurait pu gagner. Il y a eu des frustrations. Après, on a perdu contre de grandes équipes, qui avaient l’expérience des grands tournois. C’est facile de dire : ce ne sont que des excuses. Sauf que c’est vrai. Sur les petits détails, l’Italie a l’habitude. L’Argentine sait faire la différence. On n’a pas su le faire. »

La génération dorée des Belges arrive en fin de parcours. Cette Coupe du monde, au Qatar, c’est sa dernière chance de gagner le titre majeur qu’il lui manque. Or, personne n’y croit trop. Les partisans, désillusionnés des résultats récents, ont réduit leurs attentes.

« Chez nous, un vent de pessimisme s’est installé, explique Patrick Stein. Il n’y a plus de rêve fou. C’est plutôt la crainte de la catastrophe de ne pas passer le premier tour qui domine. Les plus optimistes pensent à un quart de finale ou une demi-finale. Les plus optimistes des plus optimistes se disent qu’à partir de là, tout est possible. Mais plus personne ne dit en Belgique qu’on a la meilleure équipe du monde. »

Canada-Belgique, mercredi à 14 h (RDS)

Laurent Ciman sur…

Eden Hazard

« C’est le joueur le plus terre-à-terre que j’ai vu. Il est très humble. Il met tout de suite les gens à l’aise. S’il avait travaillé un tout petit peu plus sur le plan physique, comme Cristiano Ronaldo, il aurait été un génie. »

Kevin De Bruyne

« C’est un gars réservé, un peu en retrait, qui sait où il veut aller. Il met tout en place pour y arriver. »

Romelu Lukaku

« Un leader. Il aime bien parler. Lorsque j’étais à Liège avec lui, à Anderlecht, on se respectait beaucoup. Nous sommes proches. On s’est parlé après son transfert à l’Inter. Le problème avec Romelu, c’est qu’il change son téléphone toutes les semaines ! [rires] »

Alex Witsel

« C’est le moteur au milieu du terrain. C’est lui qui régularise le fait de jouer avec des joueurs ultraoffensifs. Il est toujours bien placé pour récupérer le ballon. On ne le voit pas beaucoup, mais il met [ses coéquipiers] en valeur. »

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