COVID-19 Travailleurs étrangers

La Presse vous raconte l’histoire d’un « ange gardien » qui montre les dangers auxquels ces travailleurs au statut précaire sont confrontés alors qu’un sondage révèle les conditions de vie délétères des demandeurs d’asile ayant œuvré dans les services essentiels durant la pandémie.

Demandeurs d’asile dans les services essentiels

UN « ANGE GARDIEN » A VÉCU DEUX ANNÉES D’ENFER

« Le jour où tu ne travailles pas, je te renvoie dans ton pays. »

Au cours de ses deux premières années au Québec, Bénédicte Carole Ze n’a eu droit à aucune journée de congé.

Cette phrase prononcée par son patron l’a terrorisée longtemps.

La demandeuse d’asile originaire du Cameroun ne connaissait pas ses droits. Et son premier employeur – un entrepreneur agricole – l’a isolée pour que personne ne les lui enseigne.

Aujourd’hui, Mme Ze fait partie des « anges gardiens » dont le statut pourrait être régularisé pour lui permettre de s’établir de façon permanente au Québec, grâce au programme spécial annoncé par l’État à la mi-août.

Or, sans une coiffeuse bienveillante, Mme Ze ne serait plus ici pour raconter son histoire.

Mme Ze est arrivée au Canada en 2016 comme travailleuse étrangère temporaire. Son permis de travail – valide pour deux ans – lui permet alors de travailler pour un seul employeur : un entrepreneur agricole québécois qui l’a fait venir du Cameroun par l’intermédiaire d’un recruteur africain.

Une autre réalité

Son contrat stipule qu’elle doit travailler dans la ferme 40 heures par semaine, sans excéder 45 heures. Mais une fois sur place, son employeur lui impose un rythme « inhumain », témoigne-t-elle, de 80 à 90 heures par semaine.

Cette mère de famille, qui a laissé ses deux enfants dans son pays d’origine, tient le coup durant deux ans.

« Je vivais dans la peur constante qu’il me renvoie dans mon pays si je ne lui obéissais pas. »

— Bénédicte Carole Ze

Son employeur ne la laisse jamais sortir seule. Il conserve ses cartes bancaires. Il lui fait croire que les gens qui ont un statut précaire au Canada n’ont pas le droit de posséder de cellulaire. Elle doit utiliser le téléphone de la ferme, l’employeur contrôlant ainsi ses contacts avec le monde extérieur.

Pour se sortir de ce qu’elle qualifie aujourd’hui d’« esclavagisme moderne », elle demande un jour à son employeur de l’amener chez la coiffeuse. Elle veut des tresses africaines. Comme il n’y a pas de coiffeuse spécialisée à la campagne, il lui faut se rendre à Montréal.

L’employeur accepte à condition que ça n’empiète pas sur sa journée de travail et qu’un chaperon l’accompagne. Ce jour-là, l’employée agricole se lève à 3 h du matin pour réussir à finir ses tâches vers 13 h.

Une fois dans le salon de coiffure, le chaperon, « mal à l’aise » parmi les femmes, ressort aussitôt. « C’est ma chance, se dit Mme Ze. Je tente le tout pour le tout. »

« Au Canada, il y a des lois »

Elle déballe son histoire d’un trait à la coiffeuse. Cette dernière, horrifiée, lui explique : « Au Canada, il y a des lois qui te protègent. Il n’a pas le droit de te faire ça. Il faut que tu quittes cet endroit. »

« Mais partir pour aller où ?, répond la travailleuse agricole. Mon permis est clair. Si je pars, il peut me faire rapatrier ou mettre fin à mon permis. Je serai alors sans papiers. »

Avant de la laisser partir, la coiffeuse lui donne son numéro de téléphone, l’enjoignant à s’acheter un cellulaire et à se procurer de nouvelles cartes bancaires à l’insu de l’employeur. « Si tu n’es pas courageuse, je ne pourrai pas t’aider », ajoute cette coiffeuse au cœur d’or.

Dans les mois suivants, la coiffeuse, Carole Siego, lui organisera une rencontre avec un consultant en immigration. Sauf que l’employeur se rend compte de son absence et resserre sa mainmise sur son employée. Il la submerge de tâches.

« J’étais surveillée à la loupe, épuisée. »

— Bénédicte Carole Ze

Un jour que son employeur est absent, Mme Ze s’effondre. Un collègue l’amène à l’hôpital. Le médecin aux urgences diagnostique une anémie sévère. Il lui interdit de reprendre le travail pour au moins trois semaines.

Sauf que son employeur la menace de la renvoyer dans son pays si elle ne travaille pas. Mme Ze n’a plus rien à perdre. Elle téléphone à la coiffeuse en pleine nuit. Son corps est en train de lâcher, décrit-elle.

« Je viens te chercher. Si tu meurs, je n’aurai pas la conscience tranquille », lâche la coiffeuse à l’autre bout du fil.

Ce sera la fin d’un cauchemar. Mais pas la fin des embûches.

Un consultant en immigration lui soutirera 3500 $ en échange de la promesse qu’en six mois, elle obtiendrait sa demande d’asile et serait réunie ici avec ses deux enfants. Ce ne sera qu’un mirage de plus.

Faire vivre ses enfants

La coiffeuse a beau lui offrir un toit, Mme Ze doit trouver du travail pour continuer à envoyer de l’argent à ses enfants restés en Afrique. Ayant quitté la ferme, elle se retrouve sans papiers. Elle se tourne vers des agences de placement de personnel qui l’envoient dans des abattoirs et des champs ; des journées tout aussi éreintantes qu’à la ferme avicole. Son salaire : 13 $ de l’heure.

« Dans les agences de placement, il y a beaucoup de sans-papiers, raconte la demandeuse d’asile. Ils vivent souvent des situations difficiles parce qu’ils ne peuvent rien revendiquer. »

Déterminée à améliorer son sort, Mme Ze suivra une formation de préposée aux bénéficiaires.

Lorsque la pandémie frappe le Québec de plein fouet, il lui reste un examen à passer et un stage à effectuer. Pas question pour elle de rester dans son petit logement à ne rien faire pendant que des aînés meurent par centaines dans les CHSLD.

« Je n’ai pas connu mon père. Ma mère n’a jamais voulu de moi. J’ai grandi avec ma grand-mère. C’est la seule personne qui m’a aimée. »

— Bénédicte Carole Ze

Elle a pris sa décision bien avant la promesse d’un meilleur salaire et d’une régularisation de statut pour les demandeurs d’asile.

Volontaire dans un CHSLD

Elle se porte ainsi volontaire pour travailler dans un CHSLD de l’ouest de Montréal. Au bout de quatre jours, elle contracte la COVID-19. Elle était pourtant affectée à des tâches de nettoyage dans une zone « froide ». Or, du jour au lendemain, tous les résidants se sont mis à faire de la fièvre.

Et lorsqu’elle appelle la ligne téléphonique consacrée à la COVID-19, on lui répond qu’elle ne pourra pas se faire dépister sans carte d’assurance maladie. C’était faux – elle avait droit au test –, mais la fonctionnaire au bout du fil était visiblement mal informée. Après avoir consulté un groupe de défense des droits des migrants, elle réussit à se faire dépister.

« J’ai attrapé la COVID en faisant le ménage. Est-ce qu’on pouvait laisser les résidants dans des chambres souillées ? Non. Pourtant, ceux qui font le ménage ne seront pas comptés dans ceux qui seront régularisés. Sans compter que beaucoup d’employés ont abandonné leur poste quand ils ont entendu le mot COVID. Mais les travailleurs à statut précaire, eux, ont continué à travailler. »

— Bénédicte Carole Ze

Plusieurs voix se sont élevées pour réclamer un élargissement du programme spécial depuis que l’État a annoncé – à la mi-août – que le programme de régularisation se limiterait au personnel soignant.

Une fois remise sur pied, la demandeuse d’asile est retournée au front, cette fois-ci dans un centre de dépistage. Grâce à ce dernier emploi, elle sera vraisemblablement admissible au programme de régularisation.

Sauf qu’elle pense à tous ceux qui en sont exclus alors qu’ils ont pris les mêmes risques qu’elle.

« La COVID est venue montrer le vrai visage des immigrants, des sans-papiers ; leur amour pour les autres ; leur amour pour le travail, dit-elle. Maintenant, on nous appelle les anges gardiens parce qu’on est en train d’aider. Mais quand ce sera fini, le gouvernement va dire à beaucoup d’entre nous : retournez chez vous. Ça n’a pas de sens. »

Le cas de Mme Ze – bien qu’« extrême » – « incarne malheureusement beaucoup de problèmes du programme de travailleurs étrangers temporaires et de notre système d’immigration québécois et canadien », indique Cheolki Yoon, du Centre des travailleurs et travailleuses immigrants qui a accompagné la demandeuse d’asile dans ses démarches pour régulariser son statut.

Qu’est-ce qu’un demandeur d’asile ?

Un demandeur d’asile est une personne qui vient chercher refuge au pays et qui a déposé une demande pour obtenir le statut de réfugié auprès du gouvernement canadien.

Source : Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes

Demandeurs d’asile dans les services essentiels

Des « anges gardiens » « laissés à eux-mêmes »

Un sondage rendu public jeudi révèle des données préoccupantes quant aux conditions de vie des demandeurs d’asile ayant travaillé dans les services essentiels durant la crise.

Leur santé en péril

De nombreux travailleurs essentiels ont mis leur santé, ainsi que celle de leur famille, en péril au plus fort de la pandémie, mais sans recevoir en retour le soutien et les services nécessaires pour leur assurer des conditions de vie sécuritaires et saines, révèle un sondage mené auprès de quelque 400 demandeurs d’asile ayant travaillé dans les services essentiels au Québec pendant la première vague de COVID-19.

Des services de garde inaccessibles

La quasi-totalité des parents interrogés – 93 % – qui ont voulu inscrire leurs enfants aux services de garde d’urgence se sont fait refuser l’accès en raison de leur statut de demandeur d’asile, alors qu’ils y avaient pourtant droit pendant la crise de la COVID-19.

Accès limité aux services de santé

Parmi les personnes qui ont ressenti des symptômes de la COVID-19, 64 % des répondants ont déclaré avoir eu des difficultés à obtenir des soins de santé. Seulement un peu plus de la moitié des personnes (56 %) ayant ressenti des symptômes liés à la COVID-19 ont eu un test de dépistage.

Des institutions publiques mal informées

Parmi les raisons qui expliquent cet accès limité, la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI) montre du doigt les institutions publiques mal informées qui véhiculaient des informations inexactes aux demandeurs d’asile. « Nous sommes très inquiets pour la seconde vague puisqu’on a recueilli de nombreux témoignages de personnes qui se sont vues refuser des services auxquels elles avaient pourtant droit », raconte Stephan Reichhold, directeur général de la TCRI.

« Indéfendable »

« C’est complètement indéfendable d’avoir privé ces personnes qui travaillent dans les services essentiels de services de garde et de services de santé. Ce sondage démontre à quel point elles ont été laissées à elles-mêmes », affirme M. Reichhold, de la TCRI. Le sondage est une initiative de ce regroupement de plus de 150 organismes œuvrant auprès des personnes réfugiées, immigrantes et sans statut.

Anxiété et précarité

Les demandeurs d’asile interrogés ont souligné beaucoup de répercussions négatives liées au fait de ressentir des symptômes de la maladie et d’être en isolement. Des répercussions exacerbées par leur manque d’un réseau sur lequel s’appuyer, leur accès limité aux services ainsi qu’à leur précarité financière, précise la TCRI. « Quand j’ai été malade, après deux jours, ma femme l’a été aussi, alors nous nous sommes isolés dans le sous-sol où nous vivons. Ma femme est enceinte et j’ai tellement peur, a indiqué un demandeur d’asile dans ce sondage. Nous prenons des médicaments en vente libre comme le Tylenol et après un certain temps, lorsque nous nous sentons mieux, nous retournons au travail, mais dans notre esprit, nous avons toujours peur. » Pendant la période où ces personnes ont été malades et ont dû s’isoler, 28 % d’entre elles n’ont touché aucun revenu de leur emploi ni d’aide d’urgence et ont dû compter sur leur épargne personnelle uniquement.

Inquiétudes pour la seconde vague

À la veille d’une seconde vague, les organismes de la TCRI demandent aux gouvernements provincial et fédéral d’accélérer la régularisation du statut de tous les travailleurs essentiels demandeurs d’asile et de favoriser leur accès aux services. Aux yeux de M. Reichhold, les critères du programme temporaire de régularisation annoncé à la mi-août sont « injustes et arbitraires » puisque des demandeurs d’asile travaillant dans d’autres secteurs jugés essentiels, comme l’industrie agroalimentaire, en sont exclus. Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec doit mettre immédiatement en place des mesures pour surmonter les barrières administratives à l’accès aux soins pour les demandeurs d’asile qui ont accès au Programme fédéral de santé intérimaire, recommande également la TCRI.

Une question cruciale

« C’est une question cruciale de droits de la personne et de santé publique que les travailleurs migrants au Canada aient accès à tous les mêmes services et soutiens que les autres travailleurs. Ils ont besoin d’un accès gratuit aux soins de santé, quel que soit leur statut, et ils doivent avoir accès aux mesures de sécurité du revenu qui leur permettront de s’isoler si nécessaire ou de payer leurs factures s’ils perdent leur emploi en raison du déclin économique », explique pour sa part Jill Hanley, professeure agrégée à l’École de travail social de l’Université McGill et directrice scientifique de l’Institut de recherche Sherpa sur les migrations, la santé et les services sociaux.

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