Variant Omicron et vague de froid

Tempête parfaite pour les sans-abri

« Tout converge vers un scénario catastrophique »

Après la vague d’Omicron, c’est la vague de froid qui frappe de plein fouet le milieu de l’itinérance.

18 h. Le vent fouette le visage. La nuit est glaciale. Daniel Dumais se presse de finir sa cigarette. Il ne veut pas perdre sa place à la Mission St-Michael’s, une halte-chaleur dans le centre-ville de Montréal.

« À -38, ce n’est pas humain d’envoyer une personne à l’extérieur. On ne sort même pas un chien à cette température-là », dit-il.

M. Dumais passera la nuit au chaud aux côtés de « ses frères de rue ». « Sa famille », précise-t-il.

La Mission St-Michael’s n’offre pas de lits, mais plutôt un local chauffé où les personnes en situation d’itinérance peuvent venir manger, prendre une douche, rencontrer des intervenants et obtenir des vêtements.

« C’est vraiment froid dehors. Si on veut se garantir une place, il faut arriver de bonne heure. Si, par malheur, tu arrives ici [à 18 h], tu ne peux pas entrer », dit Dany Collin.

Au pied de la porte, des personnes attendent leur tour pour venir se réchauffer. Pour le moment, elles ne peuvent pas entrer. Le local est à pleine capacité.

« C’est très difficile de trouver de la place. J’ai des amis qui viennent me voir ici dans le milieu de la nuit. Je ne sais même pas où leur dire d’aller, tout est plein », dit M. Dumais.

La pandémie et les mesures sanitaires ont forcé les refuges à réduire leur capacité d’accueil. Désormais, la Mission St-Michael’s ne peut accueillir plus de 30 personnes, ce qui est loin de répondre à la demande. « On doit refuser environ 60 personnes par jour », dit Chantal Laferrière, directrice générale.

Froid extrême

Les grands froids compliquent la situation. « Je ne peux pas laisser quelqu’un dehors en pleine nuit à -35. Ça ne se fait pas. Mais en même temps, on se doit d’être strict dans nos mesures sanitaires, donc c’est très difficile en ce moment », dit-elle.

« En temps normal, si j’avais eu une soirée régulière à -35 degrés, j’aurais appelé d’autres organismes et une navette serait venue les chercher. Mais la navette n’a nulle part où amener les gens. Tout est fermé. »

— Chantal Laferrière, directrice générale de la Mission St-Michael’s

Plusieurs haltes-chaleur ont dû fermer leurs portes, puisque des usagers ont contracté le virus. « Il y a très peu d’endroits où les personnes peuvent se réchauffer », dit Émilie Fortier, responsable des services d’urgence à la Mission Old Brewery.

Lundi soir, sa halte-chaleur prévoyait ouvrir à capacité très réduite. « On va être à plus ou moins 15 personnes en même temps. Avant la pandémie, on pouvait accueillir une centaine de personnes », dit-elle.

« C’est extrêmement dramatique. Tout converge vers un scénario catastrophique en itinérance à Montréal », affirme-t-elle.

Adaptation

François Boissy, directeur de la Maison du Père, abonde dans le même sens. « C’est inquiétant. Ce sont les premiers grands froids, et on est en pleine éclosion dans le milieu de l’itinérance. On manque de places. Tous les refuges affichent complet. Ça nous préoccupe énormément », dit-il.

Avec le froid glacial, l’établissement a ouvert une heure plus tôt que prévu lundi. « On va maintenir les gens au chaud et on va leur donner des breuvages chauds », dit-il.

De son côté, la Mission St-Michael’s a revu, à la dernière minute, le plan de sa salle afin d’accueillir le plus d’usagers possible. À la tombée de la nuit, lundi, le personnel a enlevé les tables et les a remplacées par des chaises.

« Ça nous laisse un peu plus de places, tout en respectant la distanciation. Ce n’est pas optimal, mais c’est le mieux qu’on puisse faire pour accueillir le plus de personnes », dit Chantal Laferrière. Cette réorganisation a permis de gagner environ huit places.

« Ce soir, avec la température, on ne refusera personne. Si quelqu’un a vraiment besoin d’un espace où aller, on va lui faire une place pour se réchauffer », soutient John Tessier, coordonnateur du centre La Porte Ouverte de l’avenue du Parc, à Montréal.

« Il faut faire preuve de compassion. »

— John Tessier, coordonnateur du centre La Porte Ouverte

« Il fait très froid, mais on n’a pas le choix. Il faut essayer de bouger pour rester au chaud », dit Steven Raymond, qui passera la nuit au centre La Porte Ouverte. « J’apprécie être ici. Je n’ai nulle part d’autre où aller », renchérit-il.

La sécurité avant tout

Lundi soir, le DHoracio Arruda a demandé aux refuges pour personnes en situation d’itinérance d’augmenter leur capacité d’accueil pour que « personne ne soit contraint de coucher dehors par ces froids extrêmes ».

Le DArruda a appelé les organismes d’aide aux personnes sans-abri à faire fi de la COVID-19 pour les prochaines nuits, où le mercure devrait chuter sous la barre des -20 °C à Montréal et ailleurs au Québec. Il a demandé aux refuges d’ouvrir leurs dortoirs « selon la capacité établie avant la pandémie, et ce, peu importe le statut d’éclosion du milieu ».

Le directeur national de santé publique a envoyé cette demande en début de soirée, lundi, quelques heures seulement avant que la nouvelle de sa démission soit rendue publique.

Toujours selon le contenu du courriel du DArruda, on peut lire que « les consignes de distanciation en lien avec la COVID-19 ne sauraient prévaloir sur la vie humaine ».

Rappelons qu’en janvier dernier, Raphael André, un itinérant innu, a été retrouvé mort gelé dans une toilette chimique à l’angle de la rue Milton et de l’avenue du Parc, à deux pas du refuge La Porte Ouverte qu’il avait l’habitude de fréquenter. Le Centre était exceptionnellement fermé le soir en raison d’une importance éclosion de COVID-19.

Le 13 novembre dernier, Elisapie Pootoogook, une femme sans-abri de 61 ans, a été retrouvée morte sur un chantier de construction sur le site de l’ancien Hôpital de Montréal pour enfants, au centre-ville, près du square Cabot. Pour plusieurs intervenants, sa mort a rappelé le manque de services offerts aux itinérants autochtones.

— Avec La Presse Canadienne

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