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En plus d’avoir vu leur chiffre d’affaires baisser en soirée depuis le début du couvre-feu, les restaurateurs doivent composer avec des services de livraison qui leur chargent des frais élevés.

Chronique

La vie continue après 20 h

Chez Roch le coq, avenue Van Horne à Outremont, on fait de l’excellent poulet frit et les affaires vont bien. Même depuis le début de la pandémie.

Mais le week-end dernier, soudainement, alors que le Québec tombait en couvre-feu et que les cuisiniers du troquet poursuivaient néanmoins leur labeur, les commandes se sont mises à chuter.

Rien de catastrophique. Mais un bon 15 % des ventes, explique Oussama Ben Tanfous, copropriétaire des lieux.

« Je me demande si c’est le manque d’information. Il n’est pas clair du tout pour tout le monde qu’on peut se faire livrer de la nourriture après 19 h 30. »

C’est Annie Clavette, propriétaire de Maamm Bolduc et du Gras dur à Montréal, qui m’a contactée pour m’alerter de cette situation.

Même si des tonnes de reportages ont été diffusés au sujet du couvre-feu, une certaine confusion subsiste au sujet de ce qui est ouvert et ne l’est pas, croit la femme d’affaires.

« Pensez-vous que les gens sont vraiment au courant ? Parce que chez nous, huit clients sur dix nous disent qu’ils sont surpris de voir qu’on est encore ouverts. Et on a clairement vu les commandes baisser. Et les clients nous disent qu’ils ne sont pas sûrs de ce qui est permis ou pas. »

Mme Clavette croit que l’Association Restauration Québec pourrait faire une campagne de communication pour informer la population sur le fait que les restos sont encore ouverts pour la livraison, et certains même 24 heures sur 24.

Parce que les chiffres illustrent la confusion des clients : elle a vu une baisse du tiers de ses ventes après 19 h 30, alors que la soirée lui assurait une bonne partie de ses revenus.

Plusieurs collègues ont observé la même chose.

« Moi, d’habitude, j’avais toujours un boom à 20 h », me raconte Kamal Chami, cofondateur de la chaîne Nacho’s et propriétaire de quatre succursales dans la couronne nord. « Là, je ne l’ai plus. »

« Je pense qu’en tout, depuis le couvre-feu, on peut parler d’une baisse de 33 %. »

Et à Montréal, sur le boulevard Saint-Laurent, le propriétaire du restaurant de cuisine indienne Atma, Ravi Anand, a constaté lui aussi le même phénomène. « Au premier confinement, on a vu une baisse de 40 % de notre chiffre d’affaires. Puis de 55 % à 60 % au deuxième confinement. Et là, ça baisse encore depuis le couvre-feu. »

Le restaurant est ouvert pour les commandes jusqu’à 23 h et samedi, entre 22 h et 23 h, il ne s’est rien passé. Et ça, c’est anormal.

« On essaie de passer à travers tout ça, dit M. Anand. Mais c’est très rough. »

Chaque fois que je parle à un restaurateur, la même question revient.

Est-ce que le gouvernement a bien communiqué ses directives ?

A-t-on bien dit que oui, les restaurants peuvent continuer de fonctionner pour la livraison.

À partir de 19 h 30, on ne peut plus aller chercher soi-même ses plats à emporter, mais les services de transport peuvent continuer.

Soit les services de livraison maison des restaurants.

Soit les Uber Eats, DoorDash, SkipTheDishes et compagnie de ce monde.

***

Et parlant de ces services : ils sont nécessaires. Mais eux aussi donnent des maux de tête aux restaurateurs.

À cause des frais exigés par ces entreprises.

Mardi, une demande d’action collective a été déposée par un regroupement de restaurateurs représentés par le Deli Boyz, qui estime que les commissions demandées par ces entreprises sont totalement exagérées. Il pense que 15 % au lieu de 30 % serait plus raisonnable.

En Colombie-Britannique, un plafond de 15 % a été établi, et il est de 20 % en Ontario.

Et le Québec devrait cesser d’hésiter et emboîter aussi le pas.

En fait, je ne comprends pas ce qu’on attend.

Actuellement, les restaurateurs tirent le diable par la queue et avec le couvre-feu, ils n’ont pratiquement plus le choix de faire affaire avec de tels services, ce qui en fait un marché quasi captif.

Et nous, on a peur de choquer quel géant de la livraison ?

Annie Clavette, propriétaire de Maamm Bolduc, affirme que dans le pire des cas, c’est presque la moitié de la recette de la semaine qu’une plateforme a déjà gardée pour une de ses adresses, en additionnant ses commissions, mais aussi certains remboursements accordés aux clients sans que la propriétaire du restaurant n’ait son mot à dire.

Mais elle me sort d’autres chiffres qui montrent en général une part d’environ 27 % versée à la plateforme de livraison.

C’est quand même beaucoup.

« Ça devient lourd, énorme », dit l’entrepreneure.

En outre, la façon de fonctionner de ce système donne peu de marge de manœuvre aux restaurateurs. Ce sont les restos qui établissent les prix pour les menus affichés sur les sites ou les applications des services de livraison – qui sont d’ailleurs généralement plus élevés que pour les commandes ramassées par le client directement au restaurant –, puis ce sont ensuite les services de livraison qui récoltent l’argent et le reversent aux restaurateurs.

Les restaurateurs se retrouvent donc avec la tâche de réclamer leur dû, incluant quand le livreur a décidé de rembourser le client, unilatéralement.

Ma collègue Nathaëlle Morissette racontait, dans un reportage publié la semaine dernière, qu’au moins un restaurant du Saguenay a décidé de contourner ces services en faisant appel à des taxis. Et comme ceux-ci ne sont pas exactement débordés après le couvre-feu, ils pourraient peut-être effectivement mettre la main à la pâte aussi à Montréal. Il reviendrait alors aux restaurateurs de les contacter, de leur donner la nourriture, de leur dire où aller la livrer et de les payer un prix sûrement plus raisonnable que ceux réclamés par les applis.

Un peu plus artisanal. Mais peut-être moins frustrant, en attendant que Québec agisse.

Restauration

Québec demande aux services de livraison de réduire leurs frais

Alors que les applications de livraison Uber Eats, DoorDash et SkipTheDishes sont visées par une demande d’action collective, pour les frais jugés «  abusifs  » qu’elles imposent aux restaurateurs, Québec leur demande de réduire volontairement les commissions exigées.

«  Nous voulons aller rapidement dans ce dossier. C’est pourquoi nous demandons aux dirigeants d’Uber Eats, DoorDash et SkipTheDishes de plafonner de leur propre chef le montant exigé  », indique Laurence Voyzelle, attachée de presse du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, André Lamontagne, dans une déclaration écrite transmise à La Presse en début de soirée mardi.

«  Ces trois entreprises représentent 80 % des livraisons par application au Québec. Le plafond demandé est 20 % de la facture, dont 15 % pour la livraison. Nous avons contacté aujourd’hui ces entreprises pour leur faire part de notre position.  »

Actuellement, quand un client commande un repas en utilisant ces applications, le restaurateur doit verser une commission de 30 % à la plateforme de livraison. Sur une facture de 30 $, par exemple, cela signifie que 9 $ vont à l’application de livraison tandis que 21 $ reviennent au restaurateur.

Depuis quelques semaines, plusieurs acteurs du domaine de la restauration demandent à Québec de réglementer les frais de livraison payés par les restaurateurs aux plateformes de livraison, qui sont plus populaires que jamais depuis la fermeture des salles à manger de restaurants et l’imposition d’un couvre-feu au Québec.

Dans sa déclaration, Mme Voyzelle n’a pas précisé si Québec avait l’intention d’imposer un plafond à ces frais par voie de règlement comme l’ont fait d’autres gouvernements. « Pour le moment, tous les scénarios sont sur la table, mais nous attendons jeudi un retour des trois entreprises avec lesquelles nous avons eu des discussions aujourd’hui  », dit-elle.

En Colombie-Britannique, par exemple, l’adoption d’un décret ministériel, le mois dernier, a limité à 15 % les frais de livraison exigés par les différentes plateformes. La mesure s’accompagnait de frais maximum de 5 % pour d’autres services, comme les commandes en ligne ainsi que leur traitement.

«  À l’encontre de la bonne foi »

Mardi, le restaurateur montréalais Deli Boyz a déposé, en Cour supérieure du Québec, une demande d’action collective contre Uber Eats, DoorDash et SkipTheDishes. Il réclame des dommages et intérêts aux trois services de livraison et demande l’imposition d’un plafond à 15 % sur les commissions à payer par les restaurants.

«  En maintenant ces commissions élevées en période de pandémie [de COVID-19] et de couvre-feu – ce qui fait grimper les commandes de nourriture en flèche – […] les commissions sont abusives et vont à l’encontre de la bonne foi  », est-il écrit dans le document déposé auprès de la Cour supérieure du Québec.

Entre le 27 décembre et le 4 janvier, le restaurant Deli Boyz dit avoir versé 737,17 $ en commissions à Uber Eats pour 67 commandes totalisant environ 2550 $. Si le plafond avait été de 15 %, comme c’est le cas dans d’autres provinces comme la Colombie-Britannique, la facture aurait plutôt été d’environ 368 $, a-t-on fait valoir.

«  Par conséquent, il existe une disproportion excessive lorsque les défendeurs imposent des commissions supérieures à 15 % aux restaurateurs  », indique la demande d’action collective.

Selon Fabio Broccoli, gestionnaire des restaurants Fishbone et Elefanté, dans le Vieux-Montréal, c’est par obligation que les restaurateurs se tournent vers ces services, pour éviter la faillite.

«  C’est complètement injuste ; les restaurateurs sont pris en otage : on n’a pas le choix de payer pour survivre à la crise. »

— Fabio Broccoli

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a demandé à Québec d’agir à ce sujet, dans un message publié sur Twitter samedi dernier. «  La #COVID19 force les restaurateurs à se tourner vers la livraison à domicile. Mais les frais que leur chargent les entreprises de livraison sont très élevés. Je demande au @GouvQc d’imposer un plafond temporaire à ces frais, pour assurer aux restaurateurs la rentabilité  », a-t-elle écrit.

Le chef de l’opposition à l’hôtel de ville, Lionel Perez, a souligné que des dizaines de milliers de restaurants ont fermé leurs portes au pays depuis le début de la pandémie.

«  On ne peut pas permettre que de [grands acteurs] de l’industrie numérique tirent avantage injustement de la pandémie, à cause des règles imposées par le confinement et le couvre-feu, alors j’espère que le gouvernement du Québec va agir  », a mentionné M. Perez en entrevue.

L’Association Restauration Québec (ARQ) a aussi fait valoir qu’elle aimerait un encadrement plus serré du gouvernement en ce qui concerne les commissions exigées par les services de livraison de repas.

Analyser la demande

Dans une réponse transmise par courriel, le porte-parole d’Uber Eats, Jonathan Hamel, a indiqué que l’entreprise allait «  analyser la demande [d’action collective] avant de faire tout commentaire ».

«  Les restaurants occupent une place importante dans nos vies de quartiers, écrit-il. Alors que nous traversons la deuxième vague de la COVID-19, Uber Eats appuie les restaurants en stimulant de la demande avec des campagnes marketing, en éliminant les frais d’activation, en instaurant un paiement quotidien, et en offrant des options flexibles telles que la prise de commande à emporter à 0 %, 7,5 % pour effectuer les livraisons pour des commandes prises directement sur le site web du restaurant et 15 % pour la prise de commandes pour les restaurants qui ont leurs livreurs.  »

— Avec La Presse Canadienne

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