Crise du logement

Mon royaume pour un bouc émissaire !

En réponse au texte de Hans Brouillette, directeur des affaires publiques de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec, publié le 30 avril

Incapable de trouver résidence qui lui convienne, il semble que la responsabilité elle-même en soit réduite à se soumettre aux aléas du marché locatif. Plus qu’une patate chaude, en cette période pré-électorale, elle est toutefois devenue une arme redoutable.

Mais, passons les accusations contre l’administration Plante de la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ). Il faut être bien désespéré pour croire que ce genre d’attaques porte une quelconque validité (ou encore a un intérêt dans la campagne de cet honnête Denis Coderre). Cela dit, ce qui dérange dans « Inventer une crise du logement pour se faire réélire »1 est surtout le cadrage douteux de la réalité. Ainsi, la crise du logement serait d’abord un outil machiavélien servant la mairesse de Montréal, mais surtout un faux discours. De fausses nouvelles.

Mais approfondissons rapidement la manière par laquelle la CORPIQ choisit de présenter sa version des faits, de cadrer sa réalité.

Rien à voir ici

Le taux d’inoccupation à Montréal (4,7 % selon un sondage récent de la CORPIQ) serait la preuve incontestable de la disponibilité de logements dans l’île. Oublions la qualité souvent douteuse de ces logements, leur emplacement dans la métropole, mais surtout leur prix et le fait que plusieurs ne sont tout simplement pas affichés sur le marché.

Faisons fi du fait que la crise du logement est une crise du logement abordable, que la population parvient à se loger, mais dans des conditions de plus en plus contraignantes, en allouant encore plus de son salaire au loyer, en se déracinant de ses quartiers, en demeurant dans des logements insalubres par peur de ne pas pouvoir trouver mieux.

Encore plus insultant que, dans ces conditions, la CORPIQ mette les stratégies des locataires en cause : « […] se trouver un nouveau logement avant d’annoncer au propriétaire qu’ils libéreront le leur. Cela crée une rareté ». Ce discours est la version moralisatrice du modus operandi capitaliste. « Soumettez-vous aux lois du marché » exprime une intention bien simple pour l’entrepreneur : déplacer le risque sur l’autre, spécifiquement celui qui dépend de ses services.

Des chiffres astucieux

« En 2010, le loyer d’un 4 ½ dans l’île de Montréal était 14 % moins cher que le loyer moyen au Canada. Il est maintenant 22 % moins cher. » Quand on se compare, on se console, dira alors celui qui a bien appris sa leçon.

Encore une fois, le vrai message est subtilement caché entre les lignes : « vous êtes déjà assez gâtés tels que vous êtes, alors cessez de remettre en question le statu quo ». Toute critique doit être vidée de sa légitimité.

« Au recensement 2011, 39 % des locataires de la région montréalaise consacraient 30 % ou plus de leur budget au loyer. C’était 36 % en 2016 […]. » Suivant les personnes payant trop pour leur loyer (rappelons-nous que la norme suggérée pour le budget d’un ménage est de 25 % ou moins), nous devrons comprendre ici qu’une variation de 3 % sur une période de cinq ans est la preuve incontestable d’une tendance à l’enrichissement. Qu’en est-il de la vraie tendance, d’année en année ? Facile de prendre l’intervalle qui paraît le mieux. La crise actuelle a d’ailleurs explosé dans les cinq années suivantes, comment donner une quelconque validité à ces données ?

Ils se moucheront dans nos dollars

On entendra les propriétaires se plaindre de la faible hausse des loyers comparativement à la hausse du prix des immeubles. De la hausse des coûts d’entretien, de gestion. Fort bien. Mais en même temps, on peut se demander en quoi le coût de la vie des moins fortunés devrait être indexé au désir des plus riches de profiter de leurs besoins. Le marché n’est plus rentable, c’est ultimement la complainte de la CORPIQ. Ou plutôt, les profits ne sont plus ce qu’ils étaient. Une grave injustice qui coûte tant aux propriétaires qu’ils se trouvent contraints de refiler la facture à leurs locataires. Sans surprise, la CORPIQ suggère que le gouvernement supplée aux programmes Supplément au loyer et Allocation-logement. « Bien contre notre gré, nous tenons le bien-être de la population en otage, votre argent pourrait toutefois réduire cette inflammation. » Étrange, je croyais que la crise était une pure invention ?

Mais justement, pourquoi ne pas en faire l’occasion de revoir la valeur qu’on attribue aux logements ? La CORPIQ peut bien proclamer que la situation est en dehors de son contrôle, que la faute appartient à d’autres. Mais à lire entre les lignes, le message qui en ressort est bien différent. « Nos profits sont insatisfaisants et la responsabilité vous revient. » Or, aucune loi ne nous contraint à tirer profit d’un bien aussi vital. Nous pouvons oser mettre sa valeur sociale au-dessus de sa valeur marchande, l’histoire du Québec s’est fondée sur ce genre d’innovations.

Donc, oui, « rectifions les faits ».

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