Passer des livres, changer des vies

Son aventure de passeuse de livres, Micheline Thibeault l’a commencée avec Annie, une élève de 6 ans d’origine chinoise à qui elle allait lire des histoires.

« Est-ce qu’il y en a d’autres ? a demandé un jour la fillette, d’un air suspicieux.

— D’autres quoi ?

— D’autres enfants ! »

La fillette voulait avoir l’exclusivité de Mme Micheline, l’une des cent bénévoles de l’organisme montréalais JAME (J’apprends avec mon enfant), qui jumelle des lectrices (et quelques lecteurs aussi) à des enfants en situation de vulnérabilité.

« Après quatre ans, elle a finalement accepté que je prenne d’autres enfants en disant : “Mais j’ai une condition : que tu continues avec moi !” »

C’est ainsi que Mme Micheline a pu, en 2019, entrer dans la vie et le cœur des jumeaux Kehinde et Taiwo, d’origine nigériane. Bien au-delà de la lecture, des liens se sont vite tissés avec toute la famille. Mme Micheline est devenue la grand-mère québécoise adoptive de la famille Ogunlola.

« Grâce à elle, on s’est sentis chez nous à Montréal », dira leur mère, qui a rendu hommage à Micheline dans le cadre d’une exposition touchante réunissant les portraits de 30 bénévoles et des enfants auxquels ils ont été jumelés à l’occasion du 30anniversaire de JAME.

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La fête, qui avait lieu jeudi à la maison de la culture de Verdun, a donné lieu à des retrouvailles émouvantes entre des lectrices bénévoles et des enfants devenus grands.

« Ça a changé nos vies. On ne serait pas arrivés là où on est sans Michaela », m’a dit Marwa Jiha, 26 ans, qui avait six ans quand Michaela Leuprecht, historienne de formation, est devenue « sa » lectrice bénévole.

La famille, originaire de Syrie, venait tout juste de s’établir au Québec. Michaela se rappelle leur première rencontre. « Leur maman, qui est vraiment extraordinaire, tellement présente et résiliente, m’a dit : “Chez nous, c’est toute la famille !” »

L’heure du conte est ainsi devenue une entreprise familiale.

Un moment privilégié où le temps était suspendu. Michaela se souvient avec émotion de la petite Marwa qui écoutait attentivement l’histoire, aux côtés de ses sœurs Safa et Salma, pendant que leur petit frère de 2 ans, Moustafa, assis sur la table, tenait le livre, et que Hiba, l’aînée sérieuse, notait les nouveaux mots dans un dictionnaire familial trilingue illustré par son frère Aziz.

C’était un moment privilégié pour la conteuse aussi, qui, comme ces enfants, avait dû apprendre une nouvelle langue après avoir quitté à 19 ans son Autriche natale pour la France, puis le Québec. « Pour moi, ce qui est vraiment unique, c’est cette chance d’être accueillie dans les familles. De voir de l’intérieur leurs efforts et de faire le lien avec les enseignants. »

Très vite, Marwa, vive et brillante, n’a plus eu besoin de Mme Michaela pour lire.

« Mais pour le plaisir de la chose, on a continué pendant trois ans. Et ce ne sont vraiment que de bons souvenirs de découvertes réciproques, de plaisir, de rigolade et de jeux. »

— Michaela Leuprecht, lectrice bénévole

Vingt ans plus tard, les souvenirs sont tout aussi beaux dans le cœur de Marwa, de ses sœurs et de ses frères, qui sont aujourd’hui des adultes accomplis. « Michaela nous a aidés énormément dans notre intégration. Au fil des années, on se répétait souvent à quel point elle avait eu un impact important sur notre vie, sur notre amour de la langue française. On est très reconnaissants. »

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Lorsque JAME, sans le sou, a été menacé de fermeture en 2002, Michaela Leuprecht, qui croyait très fort à l’importance de sa mission, a cofondé un comité de survie qui s’est battu pour sauver le projet de sa belle mort.

Quand elle voit la réussite humaine et professionnelle des enfants qu’elle a accompagnés, Michaela se dit que cela en aura valu la peine. Pas question pour elle de s’attribuer le mérite de leur réussite, qui revient avant tout à leurs parents et à leurs enseignants dévoués. « Mais je suis persuadée que le coup de pouce de JAME a fait une différence. Quand on voit où ces enfants sont rendus, c’est vraiment assez remarquable. »

Le « petit » Moustafa, naguère assis sur la table, fait sa maîtrise, tout en travaillant… « Ils sont tous bien dans leur peau, ont des familles qui réussissent et pensent maintenant à ce qu’il faut faire pour leurs enfants et pour aider d’autres enfants. C’est une super réussite d’intégration. »

« J’aimerais pouvoir donner autant que moi j’ai reçu », dit Marwa. Pour boucler la boucle de la plus belle des façons.

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