Un lapin nommé Philibert-Thiboutot

Charles Philibert-Thiboutot sera un « lapin » dimanche au demi-marathon et il tentera un record personnel : courir à seulement 4 min 45 s par kilomètre.

« Je n’ai jamais couru un demi-marathon en 1 h 40 », concède le spécialiste du 1500 m, comme intrigué par ce ralenti. Car même quand il fait un « jog relax » de 20 km, lui qui en empile régulièrement 150 par semaine, « CPT » va rarement plus lentement qu’à 4 minutes par kilomètre.

Il faudra peut-être lui adjoindre une tortue.

Rares sont les sports où la masse peut aller se frotter à un athlète d’exception, sur le même terrain, comme dimanche prochain.

Cette apparition de Philibert-Thiboutot dans un évènement du marathon de Montréal n’annonce pas une transition vers la course sur route. Même s’il a gagné le classique 5 km dans les rues de Boston dans le cadre du célèbre marathon en avril, il « ne pense pas avoir un avenir » sur l’asphalte.

« Ma place est sur la piste », dit le meilleur coureur de demi-fond que le Québec ait connu, qui a tous les records québécois de 1000 m à 5 km.

Sauf que le retour du marathon dans les rues de Montréal, après deux annulations, est un beau prétexte.

« C’est redevenu une course organisée par des Québécois, en fait par ceux qui ont mis au monde le marathon de Montréal, et je trouve ça super cool. »

— Charles Philibert-Thiboutot

Après les déconvenues majeures de l’édition 2019, l’ancien organisateur, Competitor Group, avait été expulsé de la ville.

C’est le groupe des Grands Prix cyclistes de Montréal et de Québec qui a été choisi par la Ville de Montréal pour lui succéder. Sébastien Arsenault, le directeur, est le fils du fondateur de l’évènement, Serge, qui avait mis sur pied la première édition, en 1979, époque où très peu d’évènements du genre étaient tenus.

Philibert-Thiboutot est donc un de ceux qui « tiendront » l’allure pour les coureurs visant un chrono précis.

« Peu importe le niveau, c’est important pour toi. Je suis là pour les encourager à se dépasser, parce que c’est ça, la course, et je m’identifie à ça, je comprends ce que ça veut dire. Mon conseil ? Être patient. La course, c’est dans la deuxième moitié que ça se passe. C’est souvent ce que les débutants ne comprennent pas : l’importance de conserver son énergie. Les gens pensent souvent qu’il faut partir vite et ralentir. »

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Pour CPT, 2022 a été une année particulièrement intense, avec les championnats du monde, des records personnels, mais aussi plusieurs frustrations.

La saison a bien commencé au printemps, après des mois sans blessure – chose rare pour lui ces dernières années. Il est, dit-il, dans la forme de sa vie, et ça tient beaucoup à sa physiothérapeute, Marilou Lamy. « On a tous des schémas de course personnels, une foulée unique, à cause de notre corps. Dans mon cas, j’ai un pied plus plat que l’autre, et ça vient me chercher jusque dans l’épaule. Ça crée une torsion, me fait le dos rond, affecte ma chaîne postérieure… »

Toutes choses à peu près invisibles à l’œil profane, mais qui doivent être reprogrammées. « Pas seulement pour prévenir les blessures, mais pour améliorer la performance. »

Au plus haut niveau, le moindre dérèglement peut faire la différence entre une bonne ou une mauvaise course.

« J’ai raté la finale du 1500 m aux championnats du monde par 8 centièmes de seconde », dit-il, encore déçu, presque trois mois plus tard.

En qualification, pourtant, Philibert-Thiboutot avait réalisé sa meilleure performance de 2022, et une de ses meilleures à vie : 3 min 35,2 s. Il était même devant le champion olympique, le phénomène norvégien Jakob Ingebrigtsen. Ce n’était qu’un tour préliminaire, mais ça fait plaisir. Surtout, ç’avait été presque facile. « J’avais zéro acide lactique. J’aurais pu me reposer cinq minutes et en courir un autre ! »

La demi-finale a été moins agréable. Il s’est retrouvé dans la même vague que tout le podium de Tokyo l’an dernier – Ingebrigtsen, le Kényan Timothy Cheruiyot et le Britannique Josh Kerr. En bonne position à 300 m de l’arrivée, il a « embarqué dans la foulée de Cheruiyot ». « Je pensais qu’il passerait devant, mais il s’est plutôt parqué sur l’épaule d’un Éthiopien, et au lieu de foncer, je ne me suis pas fait confiance, j’ai hésité une fraction de seconde, je suis resté dans le corridor extérieur, j’ai perdu beaucoup de distance… »

Huit petits centièmes de seconde le séparaient de la cinquième place pour passer en finale.

« Je sais que j’avais ce qu’il fallait pour faire la finale, j’étais vraiment fâché. En plus, ça s’est gagné en 3 min 29 s, et huit gars en bas de 3 min 32 s, c’était ma chance de faire un chrono… »

Pour mal faire, il a raté les Jeux du Commonwealth, très relevés en athlétisme, car les 33 places étaient réservées en fonction du classement potentiel. Il était le 34e

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Son meilleur temps au 1500 m remonte à 2015, quand il a couru 3 min 34,23 s. Il a presque égalé ce temps l’an dernier (3 min 34,43 s). Trop tard pour Tokyo. Mais ça lui donnait son ticket pour Eugene, en Oregon, aux Mondiaux de juillet.

Pour faire son meilleur temps, on ne peut « juste se présenter sur la piste du PEPS » et courir le plus vite possible. Il faut être avec un peloton relevé, qui vous tire. Le peloton lui-même souvent tiré pour les premiers tours par un « lapin » qui imposera l’allure, et qui sortira de piste à mi-course.

« Je suis incapable de l’expliquer scientifiquement, parce que l’aspiration est limitée, contrairement au cyclisme, mais mes meilleurs temps ont toujours été faits avec des pelotons, quand je ne pensais plus au chrono. »

— Charles Philibert-Thiboutot

Charles commence aussi à tâter du 5000 m – il a récrit le record du Québec cette année (13 min 12,76 s). Mais il a encore quelques croûtes à manger sur cette distance, où les meilleurs sont tous largement sous les 13 minutes. Le Canadien Mo Ahmed, médaille d’argent à Tokyo, lui a dit qu’à Eugene, il avait « couru ça comme un gars de 1500 m ; j’ai joué du coude pendant 12 minutes, je faisais le coq dans le peloton, devant derrière… à la fin j’étais brûlé. Il m’a expliqué qu’il faut se faire tout petit, et à quatre, cinq tours, tu y vas pour vrai… »

Laquelle des deux distances est la plus souffrante ? « Un 1500 m bien géré, tu ne souffres que dans les 10 dernières secondes, mais dans un 5000 m, c’est quatre, cinq, six minutes. Un 1500 m, tu roules autour de 2 min 20 s au km tout le long, tandis que le 5000 m, c’est en accordéon, des fois à 2 min 50 s, et à la fin à 2 min 25 s. Tu dois être confortable dans l’inconfort plus longtemps. »

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La saison est maintenant terminée, et l’objectif est clair : se qualifier pour les Mondiaux de Budapest en 2023, au 1500 m et au 5000 m. Puis aux Jeux de Paris, en 2024. Et finir sa carrière à 34 ans aux Mondiaux de Tokyo, en 2025.

Pour ça, il compte retrouver le financement d’Athlétisme Canada, qui l’a boudé malgré sa qualification pour les Mondiaux. On favorise « la relève » selon un système un peu nébuleux. « Je ne veux pas être plate, mais la relève n’a pas livré… »

Sans les 23 000 $ non imposables qu’une « carte » d’athlète fournit, il s’en remet à ses commanditaires, New Balance et Premier Tech, de Rivière-du-Loup, ce qui finance sa vie de nomade, lui qui quittera Québec avec l’arrivée de la neige pour s’entraîner à Vancouver, ou en Arizona.

Il a conservé son ancien coach de l’Université Laval, Félix-Antoine Lapointe, qui suit toujours les nouvelles tendances – en particulier l’école norvégienne, devenue à la mode avec le succès des frères Ingebrigtsen, et qui préconise plus de volume d’entraînement, mais un peu moins d’intensité.

Statistiquement, il est « vieux », certes. Mais l’époque est aux vétérans, non ? LeBron James, Tom Brady, Federer jusqu’à récemment… Et les statistiques sont victimes du « biais du survivant », dit-il.

« Il n’y a presque pas d’athlète de 30 ans, alors ça fausse les données. Mais il y en a plusieurs qui ont performé au plus haut niveau. Je continue de m’améliorer et j’y crois plus que jamais.

« Si je sens que je ne peux pas encore être au plus haut niveau, je vais arrêter. Mais j’ai encore beaucoup, beaucoup de plaisir. Et quand on a été blessé aussi souvent que je l’ai été, on ne tient rien pour acquis. Aller aux Mondiaux, dans un stade plein, c’est un privilège, un rush d’adrénaline rarement égalé. Mais juste de pouvoir faire un entraînement, me rendre à la piste, je l’apprécie plus que jamais. »

Parlant de privilège, pour nous qui ne ferons jamais les Olympiques, il reste celui, non négligeable, de courir dans les pas de ce grand athlète…

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