Damien Bonnard et Les intranquilles

Une expérience de vie

Damien Bonnard s’est d’abord fait repérer dans le cinéma d’Alain Guiraudie (Rester vertical) et de Christopher Nolan (Dunkirk) avant d’être véritablement révélé aux cinéphiles grâce au film-choc de Ladj Ly, Les misérables. L’acteur français ne s’est pourtant jamais autant investi que pour le rôle qu’il joue dans Les intranquilles, drame du cinéaste belge Joachim Lafosse (Nue propriété, Élève libre, À perdre la raison), dans lequel il prête ses talents à un artiste peintre atteint d’un trouble bipolaire. Nous avons rencontré l’acteur lors de son passage au festival Cinemania de Montréal.

Joachim Lafosse s’est inspiré de sa propre histoire familiale – celle de son père en particulier – pour écrire ce film construit autour d’un couple qui s’aime, dans lequel vient s’immiscer un trouble bipolaire non traité. Quel en était l’attrait pour vous ?

Dès la lecture du scénario terminée, j’ai eu envie de le faire. J’aime beaucoup le cinéma de Joachim. Au-delà de ce dont souffre le personnage que je joue, il y a cette histoire d’amour qui amène une belle réflexion à propos de la façon d’aimer en temps de crise, comment on essaie de sauver les choses, comment on résiste, ou comment on s’abandonne. Ça nous amène à réfléchir à tout ce qui fait que l’amour tient ou ne tient plus.

En apprenant que vous aviez fait les beaux arts, Joachim Lafosse a fait du personnage que vous interprétez un artiste-peintre plutôt qu’un photographe, comme l’était son père. N’est-ce pas inusité de camper un rôle à travers lequel vous pouvez faire valoir autant de facettes de votre talent ?

Joachim a fait appel à Piet Raemdonck, un artiste peintre flamand. J’ai passé trois semaines dans son atelier, pendant lesquelles nous avons peint ensemble les tableaux du film. Parfois, Piet les commençait et je les terminais, d’autres fois, c’était le contraire. Ça crée quand même une dynamique particulière parce que ce genre de collaboration arrive plutôt rarement dans le domaine des arts visuels, le métier de peintre étant essentiellement solitaire. Mais je crois que Piet s’est plu à se retrouver dans une démarche plus collective. Au début, ça me faisait un peu bizarre de poser mon propre coup de pinceau sur son travail, mais notre complicité s’est vite installée. On a même fait ensemble une exposition de nos œuvres à Paris parce qu’on trouvait chouette que les gens puissent voir les toiles en vrai. C’a été une très belle expérience.

Comment en êtes-vous venu à vous diriger vers l’art dramatique après avoir terminé vos études en beaux-arts ?

Honnêtement, je ne saurais dire. Après mes études à Nice, j’ai fait plein de métiers différents parce que je ne savais plus trop ce que je voulais faire. J’ai notamment été coursier à moto pour une boîte ayant beaucoup de gens de cinéma parmi sa clientèle. J’ai été assistant pour des artistes. Une fois installé à Paris, j’étais toujours au théâtre ou au cinéma. Je me souviens qu’après avoir vu Mesure pour mesure, une pièce de Shakespeare, je me suis inscrit dès le lendemain dans les cours de théâtre et les écoles de cinéma. J’ai alors fait de la figuration, joué de petits rôles, et je me suis dit que là était mon seul chemin. J’ai mis tous les efforts pour que ça le devienne. Ça m’a pris 10 ans.

Les intranquilles est un drame intimiste centré essentiellement sur la famille immédiate du personnage que vous jouez, notamment sa femme (Leïla Bekhti) et son jeune fils (Gabriel Merz Chammah). Damien – le personnage porte le même prénom que vous – devient une increvable dynamo qui impose aux siens son trop-plein d’énergie, avec les risques de dérapage qu’un tel comportement peut amener. Comment vous y êtes-vous pris ?

C’est le film où je me suis le plus investi. Il le fallait pour bien traduire ce qui y est raconté et ce qu’il y avait à faire. Pouvoir peindre, être violent par moments, comprendre les mécanismes de la bipolarité, puis apprendre à faire du catamaran et à nager en haute mer, ce qui me faisait vraiment très peur. Pour nourrir le personnage, j’ai rencontré des patients qui souffrent de la même maladie et j’ai travaillé avec plusieurs psychiatres. On a également eu droit à 10 jours de répétitions dans les vrais décors, ce qui est très rare. Et très utile.

Ce long métrage, qui était en lice pour la Palme d’or du Festival de Cannes l’an dernier, fait aussi discrètement écho à la pandémie. Est-ce que le fait de l’avoir tourné tout juste après le premier confinement a eu un impact à cet égard ?

Au moment où le tournage a eu lieu, il y avait très peu de choses d’ouvertes et il n’existait pas de vaccin encore. Je crois que, d’une certaine façon, ça nous a aidés, car nous étions entre nous tout le temps, en équipe réduite, dans notre bulle. Nous avons introduit cette réalité légèrement dans le film afin de marquer l’époque.

Quelle a été votre réaction en regardant Les intranquilles pour la première fois ?

J’ai tenu à voir le film avant sa présentation à Cannes. Je l’aime profondément. Il me bouscule tout le temps, me secoue toujours. Cette famille compte encore pour moi. J’ai tellement aimé l’aventure de ce tournage que j’en suis même un peu nostalgique. Parfois, on venait me chercher pour gagner le plateau alors que j’étais en train de peindre. Je peignais aussi parfois le soir et les week-ends. Ce film est une expérience de vie, en fait.

Les intranquilles prendra l’affiche le 20 mai.

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