France

Richard Berry dans un mauvais rôle

La famille avait l’air idéale mais, trente-cinq ans après, Coline Berry porte plainte pour inceste et viols. Des crimes qu’elle dit avoir subis entre 8 et 10 ans. Après avoir formellement démenti, l’acteur a demandé au procureur d’ouvrir une enquête. L’affaire Olivier Duhamel et le mouvement #MeTooInceste ont levé ce dernier tabou. Au point que le gouvernement travaille à une proposition de loi pour mieux protéger les mineurs.

Il y a un an sortait le livre fracassant de Vanessa Springora, « Le consentement ». L’auteur témoignait littérairement contre Gabriel Matzneff, qu’elle mettait en face de sa pédophilie. Cette année, « La familia grande » prend le relais : Camille Kouchner accuse dans un récit bouleversant le politologue Olivier Duhamel de relations incestueuses avec son frère jumeau, « Victor ». Ces best-sellers ont permis de libérer la parole et d’ouvrir de salubres débats de société ; 2020 a été à la pédophilie ce que 2021 sera à l’inceste.

Dans ce sillage, Coline Berry-Rojtman, 45 ans, fille de l’acteur Richard Berry, 70 ans, a déposé plainte le 25 janvier contre son père pour « viols et agressions sexuelles sur mineur de 15 ans par ascendant », et « corruption de mineur. » « Dans ce sillage » car, avant que de porter plainte, elle a pris soin de contacter un journaliste du « Monde » connu pour avoir travaillé sur l’affaire Olivier Duhamel. Quand ce dernier a appelé Richard Berry, l’acteur a compris que ces allégations allaient être rendues publiques. Le mardi 2 février, alors que « Le Monde » n’a encore rien publié, « Le Point » annonce, se léchant les babines, un « scandale à venir ». L’affaire est née.

Richard Berry prend les devants, il publie un long démenti sur son compte Instagram. Il y nie « ces accusations immondes ». Lui qui faisait un malheur au théâtre en lisant les plaidoiries d’avocats célèbres se retrouve à plaider sa cause : « Je n’ai jamais eu de relations déplacées ou incestueuses avec Coline, ni avec aucun de mes enfants. » Il ajoute que le récit de Coline a « évolué avec le temps », que les accusations de sa fille ont débuté « il y a sept ans », lorsque sa nouvelle femme était enceinte et que Coline attendait elle aussi un enfant. « Pendant des années, précise l’acteur, j’ai tenté de lui parler, sans succès. Je m’en suis ouvert à des psychiatres, à ma famille, à mes amis. » Coline répond le lendemain que sa plainte est « un acte grave, réfléchi et pondéré ».

Richard Berry, tout le monde le connaît : incontournable sans être populaire, glacial comme Jouvet, il habite et habille les films français depuis près de cinquante ans, tantôt dans le polar diaphane, tantôt dans la comédie qui réchauffe. Minéral, secret, caméléonesque façon De Niro, il est aussi à l’aise sous le soleil du « Grand pardon », chez Arcady, que sous la pluie à chanter le chômage, la province et la dépression, chez le Demy d’« Une chambre en ville ». Il fait peur dans « La balance » et fait rire dans « Quasimodo ». Il possède sa griffe – antipathique. Il est un peu, à la Stroheim, celui que nous adorons détester. De Coline, nous ne savons rien. Sauf qu’à 45 ans elle a décidé de tuer le père.

« J’ai été un père trop jeune, trop absent, mais aimant et respectueux de ma fille… », a posté l’acteur et réalisateur de 70 ans sur Instagram. Coline n’a que 2 ans lorsqu’il se sépare de sa mère, la comédienne Catherine Hiegel, « dans des conditions très conflictuelles », écrit-il. L’aînée des trois filles de Richard Berry évoque sa violence : « J’ai toujours eu peur de mon père. » Il y a quelques années, elle travaillait pourtant avec lui sur un téléfilm : « L’esprit de famille ».

De ces prétendus penchants criminels de Richard Berry, nul n’avait parlé ni, par conséquent, entendu parler. Tout se passe comme si les bouches cousues attendaient qu’une détonation – l’affaire Duhamel – creuse un chemin dans la paroi glacée du silence. Du calme absolu, du secret total, on passe alors sans transition à la fureur et au bruit. Rien n’est plus normal : il faut du temps pour s’admettre comme supplicié, surtout quand les bourreaux continuent de se comporter comme s’ils n’avaient prodigué que de l’amour. Chacun doit se réjouir des comparutions tardives de salauds face à leur responsabilité ; la vérité attend souvent le nombre des années pour éclore. Mais ce n’est pas le temps qui pose ici question : c’est l’espace. C’est-à-dire le lieu, celui de l’enquête et du jugement, de l’instruction et des témoignages, de l’accusation et de la défense. Cet espace, fait de règles et de droits, possède un nom : le tribunal. Il se confond aujourd’hui avec l’espace internautique, qui n’est qu’une bête aveugle, fière de ses remugles et assoiffée de sang. Les médias, dont l’étymologie laissait espérer, il y a peu encore, un rôle intermédiaire entre la masse et les puissants, sont exclus du jeu ; ils suivent la foule, s’alimentent sur les réseaux sociaux, qui ne sont ni des réseaux ni encore moins sociaux : agrégats de vociférations contradictoires, de conjurations épileptiques et de mises à mort verbales.

Le vrai n’est plus le contraire du faux, il est devenu une option parmi les mensonges et les aberrations. La vérité n’est plus le fruit d’une procédure ingrate, laborieuse, sereine et patiente, mais la moyenne géométrique des nauséabondes fulgurances du Net. Il s’agit, non pas de comprendre, mais de trancher ; non pas de vérifier, mais de condamner. La mort d’une réputation a remplacé la mort tout court. Or, la réputation d’un homme, c’est cet homme plus son honneur. La démocratie reposait jadis sur le droit ; nous vivons aujourd’hui dans une ochlocratie : c’est le grand nombre, sans filtre, qui fait désormais la loi. Les tribunaux, avec leurs règles d’airain, sont devenus des entités adventices, qui nous ennuient avec leurs précautions et leurs traditions : la présomption d’innocence, nul n’en veut sur Twitter ; la prescription, censée permettre à chacun d’avoir changé en trente ans, n’est pas drôle non plus, qui freine et empêche qu’on écartèle le présumé coupable en place publique.

On se demande ce que vaut une vérité qui se scinde aussi parfaitement en deux

La vérité se voit ainsi sommée de se ranger dans le camp des « contre » ou dans celui des « pour ». Chacun doit pouvoir être en mesure de dire s’il est du côté de Richard Berry ou du côté de sa fille. Chacun, ainsi, doit savoir si Coline Berry dit vrai quand – au travers de sa plainte – elle raconte qu’autour des années 1984-1985 Richard Berry lui aurait proposé de « jouer à l’orchestre avec ses organes sexuels et ceux de sa partenaire » de l’époque, la chanteuse Jeane Manson, et cela « dans un contexte de violences conjugales notoires ». On appréciera le mot de « notoire », qui trahit son omerta. Ces violences conjugales furent-elles appréciées par les tribunaux ? Aucune trace à ce jour ; nous sommes acculés à croire sur parole quelqu’un que nous ne connaissons pas à propos d’un homme que nous ne connaissons qu’à l’écran. C’est beaucoup demander au public et trop peu à la justice.

L’enfant aurait été « contrainte d’apposer sa bouche sur le sexe » de son père, est-il écrit dans la plainte, selon « Le Monde ». Enfin, Mme Berry-Rojtman prétend qu’elle fut à cette époque « embrassée par son père sur la bouche avec la langue ». Ce que sa mère, la comédienne Catherine Hiegel, confirme : selon elle, à l’âge de « 3-4 ans », Coline l’aurait embrassée « sur la bouche, avec la langue ». « Je lui ai dit : “Qu’est-ce que tu fais, ça va pas ? C’est pour les amoureux, pas pour maman.” Et là, elle m’a répondu : “C’est comme ça que papa fait.” L’actrice assure avoir, à l’époque, appelé Richard Berry et « pris une bordée d’injures atroces ».

Voilà comment le piège se referme sur les vieilles valeurs de la République. Car Richard Berry, accablé par sa fille, est soutenu par son ex-belle-fille, Jennifer Djaoui, connue comme chanteuse sous le nom de Shirel et née de l’union du producteur André Djaoui et de la chanteuse Jeane Manson, elle aussi mêlée à l’accusation. Dans une lettre que nous avons pu lire, Jennifer, bien que « n’aimant guère Richard », le défend : « Mes souvenirs de cette époque sont précis et je lui ai répondu ne pas m’en souvenir et encore moins me rappeler d’attouchements et de comportements inappropriés de la part de Richard. J’ai été horrifiée par ses déclarations. » Coline se met ainsi, pour « faire peur à son père », à chercher le plus de témoins possible des prétendus « jeux sexuels » de son père. Devant le refus de Jennifer de « se laisser entraîner dans la boue », elle aurait assailli la jeune chanteuse de messages en tentant de la culpabiliser, « utilisant mes enfants, poursuit Jennifer, ma religion et autres manipulations ». Et d’asséner : « La vérité triomphe toujours. » Oui, mais reste à savoir quand, comment et où. Et, surtout, laquelle.

Quelle serait, si l’on voulait stopper l’hémorragie, l’attitude à adopter ? Quel serait le comportement qui, nous éloignant de la barbarie, nous permettrait de revenir à la civilisation ? Voici la réponse : accepter la bonne foi de Coline à condition d’accepter la bonne foi de Richard ; entendre la fille à condition d’entendre le père. Cela s’appelle « laisser la justice faire son travail ». Reste une contradiction : comment le parquet peut-il ouvrir une enquête sur des faits prescrits possiblement depuis 2014 et le 38e anniversaire de la plaignante ? Comment la loi peut-elle, sinon au nom de la multitude énervée, se soustraire à elle-même ? Il s’agirait de réfléchir à la question : ou bien (ce qui serait souhaitable) on considère que le viol sur les enfants, sur sa progéniture, sur les hommes et sur les femmes constitue un crime contre l’humanité et on le rend imprescriptible ; ou bien, si nous suivons le droit au pied de la lettre, l’affaire est classée. La pression du dehors sur les juridictions n’est jamais une bonne chose. Nous élisons, pour colmater les aberrations ou rectifier les lois caduques, des individus appelés « députés ». Nous voudrions les entendre à ce sujet.

Ayant, pour ma part, fait les frais d’un frère mythomane et affabulateur qui, dans la presse, s’est inventé de toutes pièces un passé de martyr en me fantasmant dans le rôle de son tortionnaire, je puis affirmer qu’on peut être victime proclamée et mentir. Ce qui est un outrage fait à la parole de toutes celles et de tous ceux qui, loin d’imaginer les violences et d’élucubrer sur les crimes, les ont éprouvés dans leur chair.

Le romancier, traité publiquement de tortionnaire par son frère, s’indigne d’une époque qui demande trop à l’opinion et pas assez au droit

A elle seule, « l’affaire Berry » résume l’époque. Enquêtant sur cette histoire, je me suis avisé de plusieurs choses, comme autant d’ingrédients pour qu’une affaire devienne une Affaire.

1. A tort ou à raison, Richard Berry est détesté ; or, être détesté, cela revient à être détestable ; et être détestable, cela signifie être coupable. Ce qui compte, autrement dit, c’est au premier chef, non pas le bien-fondé de la dénonciation, mais sa crédibilité. Admettons, par hypothèse de travail (je ne peux pas trancher), que Richard Berry ait tous les défauts, ait commis tous les crimes, soit en proie à tous les vices de l’univers à l’exception de celui dont il est accusé. Ne serait-il pas commode, pour le punir d’éventuelles autres tares, de se ranger derrière ce qui serait une accusation fondée sur un plus grand commun dénominateur ?L’accusation d’inceste étant une arme absolue, celui qu’on n’a pu écraser avec une tapette sera ainsi anéanti par un bloc de béton.

2. Celui qui tire en premier a gagné. L’accusé, même innocent, se voit déchiqueté par la meute à l’instant où son nom est cité. Il n’aura que quelques heures pour sauver cinquante ans de carrière qu’« on » aura décidé de détruire à coups de clics, sans jamais que quiconque sache qui est ce « on », anonyme et capricieux, contradictoire et diffus, chaotique et pressé, sorte de mouvement brownien numérique des instincts humains. Hélas, la rage virtuelle a des conséquences dans le réel. La meute l’a compris, qui se bâtit en dehors de toute légalité, et par opinions successives et venimeuses, un Who’s Who noir, celui des victimes expiatoires de sa haine, de ses impuissances et de ses jalousies.

3. Le grand nombre n’est pas là pour pardonner mais pour accuser ; l’accusé, quand bien même il apporterait, au tribunal ou sur Internet, les preuves de son innocence, ne verrait pas son sort s’améliorer. Les internautes ne consomment que du spectaculaire ; ils entendent, faisant feu de tout bois, se mettre quelque chose sous la dent. Leur faim est infinie. Ce qui rentre dans la normalité ne leur est pas comestible. L’innocence n’est d’aucun intérêt en matière de sensations fortes. Ce qui compte:  l’excommunication, le lynchage. Accéder à ce sentiment qu’une idole, par notre affairement compulsif, peut depuis chez soi être décapitée. Vertige et magie. Au mieux, si un jour les accusations contre Richard Berry tombent, sera-t-il considéré comme un innocent coupable.

4. Chacun, « ami » comme « ennemi » de l’accusé, se méfie de ses propres mots. Parmi les amis, à part la fidèle Josie, qui le connaît depuis des décennies et ne peut croire à cette histoire, personne ne m’a rappelé. Josie a tenu les portes de boîtes de nuit parisiennes pendant des années – dès qu’on attaque son Richard, elle mord. Pour elle, ces accusations ne correspondent en rien à la nature, au caractère, aux tendances de Berry. L’ex-mari de Coline Berry, le directeur de photographie Mathieu Petit, a appelé « Le Monde » pour exprimer ses « doutes monstrueux ». Il est « dans un conflit sévère » avec Coline Berry autour de la garde de leur fille. Il n’est pas allé plus loin. Aurait-il des raisons de s’arrêter là ? Mystère et boule de gomme.

Parmi les ennemis, Marilou Berry, la nièce, fille de Philippe Berry (le frère de Richard, sculpteur, mort en 2019) et de Josiane Balasko, ne veut pas me parler non plus ; mais elle a contacté Paris Match pour dire à quelqu’un d’autre que moi, Dieu sait pourquoi, sa vérité sur l’affaire. Aurait-elle peur que je sois, caricaturalement et naïvement, un « pro-Richard » ? Josiane Balasko ne m’a pas non plus répondu. A-t-elle peur de moi ? D’elle-même ? Mystère.

Chacun pressent qu’une parole a la puissance d’une mine antipersonnel et peut lui arracher un bras, une main. On se tait donc.

Une question, quant aux « ennemis », se pose toutefois : pourquoi n’avoir pas parlé plus tôt ? Ignoraient-ils tout, depuis ce temps ? Si oui, nous partageons leur désarroi. Si non, ils partagent une faute avec celui qu’ils accusent. Surtout, on se demande ce que vaut, épistémologiquement, une vérité qui se scinde aussi parfaitement en deux. Un contre tous, tous contre un, on comprendrait ; deux clans, on saisit moins. Sur les réseaux sociaux, l’équipe Richard représente, à l’heure où j’écris ces lignes, celle des méchants ; l’équipe Coline, celle des gentils. Misère du XXIe siècle.

Il n’est pas normal que l’attitude de Richard Berry soit suspendue aux résultats d’un sondage. Il n’est pas acceptable que le « feeling » se substitue à la présomption d’innocence au prétexte « qu’il n’y a pas de fumée sans feu », que tel ou tel aurait une sale gueule ou se serait mal comporté, ici ou là. Catherine Hiegel assure au « Monde » avoir été violentée par Richard Berry pendant leur relation : « Il m’a toujours fait peur. » Et de préciser que Jeane Manson a, elle aussi, été victime de sa violence. Accusations de violence admises à demi-mot par Berry, qui se sent bien obligé de lâcher des bribes à chaque nouvelle attaque aux médias qui l’enjoignent de se justifier.

Le 11 février, Coline Berry-Rojtman a été interrogée, pendant six heures, à la brigade de protection des mineurs. Richard Berry, lui, devrait prochainement être convoqué et confronté aux « preuves » que l’avocat de sa fille dit avoir livrées en nombre. En attendant, l’accusation fait foi. Ce n’est pas Richard Berry que l’on bafoue dans cette affaire, c’est la justice. Ce que nous attendons de la société reste ceci : que Coline Berry, si elle a été gravement meurtrie dans sa chair comme elle le proclame, puisse obtenir réparation ; que Richard, s’il n’a pas commis ces crimes, puisse recouvrer sa sérénité et sa réputation. Tout ce qui nous sépare du procès n’est pas notre affaire. Car l’affaire Berry est la leur, à tous les deux – rien que la leur.

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