Chronique

Une tente comme une maison

La ville est entre chien et loup. Cette heure flottante où les Montréalais ont appris à presser le pas pour rentrer à la maison avant le couvre-feu.

Au square Cabot, à l’angle de l’avenue Atwater et de la rue Sainte-Catherine, des dizaines de sans-abri s’attroupent autour d’une grande tente blanche.

Ils se préparent aussi à rentrer à la maison. Du moins, à ce qui s’en rapproche le plus, pour eux. Depuis trois mois, cette tente, c’est leur port d’attache.

Et elle risque de partir à la dérive.

À 19 h 45, un VUS blanc se gare à l’intérieur du square. Il arrive de Kahnawake. Plein à craquer. Des fruits. Des boissons. Du café. Cinquante repas chauds, concoctés dans deux restos de la réserve mohawk. Comme tous les soirs.

La graisse des saucisses commence déjà à tacher le fond des 50 petites boîtes de carton. On se dépêche de décharger les caisses de victuailles.

Dans la tente, ça roule. On se prépare à recevoir les affamés, les épuisés, les égarés. Chacun connaît son rôle. Chacun à sa place, entre les caisses de lait, les boîtes de masques et les piles de couvertures désinfectées.

Après trois mois à répéter les mêmes gestes, soir après soir, la chorégraphie n’a plus besoin de rodage.

À 20 h, on ouvre les portes. Les sans-abri ne se précipitent pas. Depuis le temps, ils connaissent la chorégraphie par cœur, eux aussi. Ils entrent un à un. Se désinfectent les mains. Puis passent au comptoir.

Derrière la vitre de plexiglas, Bianca Pinette, une femme énergique de la communauté innue de Uashat mak Mani-Utenam, sur la Côte-Nord, les accueille avec chaleur.

Elle les appelle « bébé ». Tous, invariablement. Ils l’appellent « maman ». Tous, invariablement.

« Hé, bébé ! Qu’est-ce que tu veux, bébé ?

— Un café, maman !

— Un lait, deux sucres, comme d’habitude ?

Une vieille femme inuite franchit les portes et se met à chanter. Deux femmes innues battent la cadence. Des sourires se dessinent derrière les masques. Quand la vieille dame s’arrête, tout le monde applaudit.

Oui, on est bien dans un refuge pour sans-abri. Même pas un refuge ; une tente temporaire.

Un service essentiel.

***

La tente chauffée du square Cabot a été érigée dans l’urgence, peu après la mort de Raphael Napa André.

Tout le Québec a été choqué par sa fin cruelle, indigne d’une société que l’on aime croire solidaire. Par une nuit glaciale, le 17 janvier, le sans-abri innu n’a pas eu accès à son refuge habituel, fermé en raison d’une éclosion de COVID-19. Il s’est réfugié dans une toilette portative, où il est mort de froid.

La tente honore sa mémoire. Elle aurait pu lui sauver la vie. Elle en a sans doute sauvé d’autres, depuis.

Elle devait être là deux semaines. Une halte-chaleur temporaire pour traverser le creux de l’hiver.

Mais en pleine pandémie, alors que les refuges fermaient les uns après les autres, les besoins étaient énormes. La Ville a accordé une prolongation, puis une autre.

Trois mois plus tard, la tente est toujours debout. Plus populaire que jamais. Les grands froids ont passé, mais pas la faim. La pandémie non plus.

« Au début, on recevait une trentaine de personnes. Cela a quasiment triplé, dit Alexandra Ambroise, coordonnatrice des opérations. Le 23 avril, on a eu notre plus grosse soirée : 124 personnes sont passées. C’est énorme ! »

Ces soirs-là, les repas de Kahnawake ne suffisent pas à la demande. Des employés attendent alors une accalmie. Vers minuit, ils vont faire des spaghettis et des gâteaux dans les cuisines de Résilience Montréal, un refuge de jour situé à deux pas du square.

Après l’une de ces nuits occupées, la semaine dernière, Alexandra Ambroise a reçu un courriel qui lui a serré le cœur : on lui demandait de bien vouloir vider la tente, le 1er mai au matin, puisque des employés municipaux viendraient la démanteler en après-midi.

Mardi, une porte-parole de la Ville de Montréal m’a écrit que, finalement, les activités de la tente se poursuivraient « de manière temporaire pour une durée indéterminée ».

Ça ne rassure qu’à moitié Alexandra Ambroise, qui se demande où iront ses protégés si la tente finit par disparaître. « Il y en a qui sont là depuis le début. Souvent, ils nous disent : “Avant, je n’avais pas de maison. Maintenant, j’en ai une.” »

***

C’est la nation innue qui paie le salaire d’Alexandra Ambroise, 46 ans, ex-policière de Uashat mak Mani-Utenam, actuelle étudiante en droit à l’UQAM, mère d’une fille de 7 ans et trois fois grand-mère.

D’autres nations ont embarqué dans le projet porté par quelques femmes autochtones. Les Mohawks, par exemple, se chargent de la sécurité. Nuit après nuit, Darren Jacobs, véritable colosse originaire de Kahnawake, veille à ce que tout se passe bien.

Bien sûr, il y a des crises. Des bagarres. La rue, c’est la misère brute. Mais parfois, des fleurs poussent sur le macadam.

« La collaboration avec la police de Montréal a été extraordinaire, raconte Iohahiio Andrew Delisle, un Mohawk de Kahnawake. Une nouvelle relation a pu être établie. »

« En temps de crise, il y a toujours de bonnes choses qui émergent des mauvaises… »

— Iohahiio Andrew Delisle

Tous les soirs, Iohahiio Andrew Delisle et sa femme, Clara, font l’aller-retour de Kahnawake à Montréal. Ce sont eux qui livrent les repas au square Cabot. Et pas seulement pour des sans-abri autochtones. « La tente est ouverte à tout le monde. On ne fait pas de ségrégation. »

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Kevin Savard, 30 ans, s’est installé pour la nuit dans une chaise Adirondack de plastique rouge. Parfois, quand il veut dormir dans un lit, il opte pour la Maison du Père.

Mais il aime cette tente, parce qu’il s’y sent libre. Et, surtout, parce qu’il ne s’y sent pas jugé. « Je ne suis pas mohawk ou rien. Je n’ai jamais vu une personne se faire juger, ici. Si c’était le cas, je ne serais pas là… »

« Le commentaire qui revient souvent, c’est l’accueil. Le sourire, la façon dont on accueille les gens, le fait qu’on ne les juge pas. »

— Alexandra Ambroise

Bien sûr, la majorité des sans-abri qui fréquentent la tente sont autochtones. Presque tous ceux qui y travaillent, aussi. Ça explique son succès. « De voir un autochtone qui travaille [au comptoir], ça rassure les sans-abri autochtones. Je pense qu’ils se sentent en sécurité, ici. »

***

Depuis le 2 février, la tente a été visitée plus de 5000 fois, souligne Nakuset, cogestionnaire de Résilience Montréal. Le besoin est là, criant, hurlant même. Pourtant, la Ville ne semble pas le reconnaître, déplore-t-elle.

« Nous sommes un petit groupe de femmes autochtones à faire fonctionner cette tente : Michèle Audette, Mary Martin-Goodleaf et moi. Nous devons trouver du personnel, trouver de l’argent… »

Depuis trois mois, une poignée de femmes autochtones portent à bout de bras un service essentiel, vital même, au centre-ville de Montréal. Elles méritent plus de soutien.

Il y a bien un projet de refuge permanent, à proximité du square Cabot. Québec et Ottawa ont tous deux promis de verser 3,6 millions de dollars pour le réaliser. Mais rien n’est bouclé. L’immeuble n’a même pas encore été acquis.

« Je souhaite que ça fonctionne, dit Alexandra Ambroise. Mais je souhaite aussi que ça aille vite. Un projet, ça peut prendre des mois avant que ça ne se concrétise. »

Les sans-abri du square Cabot n’ont pas ce temps-là. C’est maintenant qu’ils ont besoin d’aide. C’est aujourd’hui qu’ils ont faim.

Ça tombe bien : à l’ombre de l’ancien Forum, une équipe d’autochtones dévoués sont prêts à leur venir en aide.

Tout ce qu’ils demandent, c’est de pouvoir continuer à les aider, dans cette tente, jusqu’à ce qu’on trouve une meilleure solution.

***

Un soir, Alexandra Ambroise s’est approchée d’un sans-abri pour prendre de ses nouvelles. Elle a planté son regard dans le sien. Il a paru déstabilisé.

Quand elle l’a croisé de nouveau, deux jours plus tard, il lui a dit : « Merci, madame.

— Merci ? Pourquoi ?

— C’était la première fois depuis très, très longtemps que quelqu’un me regardait dans les yeux pour me demander comment j’allais… »

Pour la première fois depuis très, très longtemps, dans une tente plantée au cœur de Montréal, un homme perdu s’était enfin senti chez lui.

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