Assassinat du président Jovenel Moïse

Des lendemains toujours incertains

Port-au-Prince — Pendant que l’enquête sur l’assassinat de Jovenel Moïse semble progresser, l’incertitude sur sa succession et la possibilité d’un retour des problèmes d’insécurité pèsent de plus en plus sur Haïti.

Les rues recommençaient à se remplir en matinée à Port-au-Prince, jeudi. Cependant, quelques échanges de tirs, en particulier dans le bas de la ville, ont de nouveau bloqué certains boulevards importants pendant une partie de l’après-midi, dont la route de l’aéroport. Au moins un semi-remorque aurait aussi été détourné à la sortie du port, selon un témoin à qui La Presse a parlé. Depuis quelques mois, des quartiers importants de la capitale sont considérés comme des zones de non-droit par les groupes de défense des droits de la personne, mais une période de calme semble avoir suivi l’assassinat du président.

« Si tu n’es pas un bandit, tu n’es personne dans le pays », se désole Pierre Antoine Junior, 33 ans, venu se faire couper les cheveux chez un barbier du quartier Canapé-Vert. « Ils [les politiciens] ont promis le courant, on n’a pas de courant. Ils nous promettent ceci, ils ne font pas ceci. Ils promettent cela, ils ne font pas cela. Qu’est-ce que c’est si, maintenant, on a peur de prendre la rue ? »

Pour régler les nombreux problèmes du pays – sécuritaires, politiques et, surtout, économiques – les yeux sont rivés sur la présidence vacante et la possibilité d’un gouvernement de coalition pour organiser les prochaines élections, prévues à l’automne à l’origine.

« Si tous les acteurs n’arrivent pas à s’entendre, je pense que c’est la solution américaine qui va passer », croit Patrick Payin, photographe de 46 ans, la tête fraîchement rasée. Une délégation américaine a rencontré dimanche dernier le président du Sénat, le premier ministre et le nouveau premier ministre, toujours pas en poste, nommé par Jovenel Moïse deux jours avant sa mort.

Le président du Sénat, Joseph Lambert, a annoncé son intérêt pour la présidence en conférence de presse, avec l’appui du parti de Jovenel Moïse (PHTK), même s’il dirige une chambre vide aux deux tiers faute d’élections. Des groupes d’opposition et de nombreuses associations de la société civile tentent plutôt de mettre les bases du processus de nomination de nouveaux premier ministre et président. Les rencontres et conférences de presse politiques se suivent chaque jour à Port- au-Prince.

Le FBI et Interpol en renfort

L’enquête se poursuit à Port-au-Prince avec l’aide du FBI et du bureau Interpol de Colombie, entre autres. Aussi, quatre responsables de la sécurité du président ont été placés en isolement, dont le chef de l’Unité de sécurité générale du palais national (USGPN), Dimitri Hérard. De plus, 24 agents de police sont aussi frappés de mesures conservatoires.

Selon une photo que la police a présentée, la République dominicaine aurait été l’endroit où aurait eu lieu une bonne partie des réunions de préparation entre certains des cinq Haïtiens arrêtés et des quatre encore recherchés (dont un ancien sénateur).

Des Colombiens formés par l’armée américaine

Parmi les 18 Colombiens arrêtés, certains ont été formés par l’armée américaine alors qu’ils étaient en service dans l’armée colombienne, a déclaré le Pentagone au Washington Post jeudi.

« Une revue de notre base de données des entraînements indique qu’un petit nombre des Colombiens détenus dans le cadre de l’enquête ont participé dans le passé à des entraînements militaires américains et des programmes d’éducation, alors qu’ils étaient membres actifs de l’armée colombienne », a dit un représentant du Pentagone au journal américain.

Le président colombien Ivan Duque a quant à lui estimé jeudi que « tout porte à croire » que seuls certains des mercenaires colombiens qui se sont rendus à Haïti connaissaient l’objectif réel de l’opération.

« Un groupe important [de Colombiens] a été emmené avec une supposée mission de protection. Mais au sein de ce groupe, il y a un groupe plus petit qui avait apparemment une connaissance détaillée de ce qui s’avérerait une opération criminelle », a déclaré M. Duque à la radio locale La FM.

Déclaration de la première dame

Tard mercredi, la veuve du président, Martine Moïse, a aussi publié sur les médias sociaux deux photos d’elle sur un lit d’hôpital, le bras droit dans un bandage, accompagnées d’un texte en créole et en anglais. Cela a provoqué des milliers de messages de sympathie, de partisans comme d’adversaires politiques. Des gerbes de fleurs et des drapeaux ont aussi été déposés durant la journée de jeudi autour d’une immense affiche de Jovenel Moïse près de sa résidence, où a eu lieu le drame.

« Je n’arrive toujours pas à croire que mon mari est parti comme ça, devant mes yeux, sans me dire un dernier mot. Cette douleur ne passera probablement jamais. »

— Martine Moïse, en créole, sur son compte Twitter officiel

L’ex-première dame a également remercié ses soignants en anglais.

Jusqu’ici, elle ne s’était exprimée publiquement qu’une seule fois : dans un message audio en créole aussi publié sur Twitter, elle avait appelé à poursuivre « la bataille » menée par son mari « pour la stabilité » de Haïti.

Le corps du président assassiné a été déplacé dans le nord du pays, d’où il est originaire, ont rapporté plusieurs médias haïtiens jeudi. C’est là que devraient avoir lieu les funérailles, suppose-t-on.

— Avec l’Agence France-Presse

Biden écarte l’idée d’envoyer des troupes en Haïti

L’envoi de troupes américaines en Haïti n’est « pas à l’ordre du jour », a affirmé jeudi à Washington le président américain Joe Biden, alors que le petit pays caribéen est au bord du chaos sécuritaire. « Nous dépêchons seulement des Marines à notre ambassade pour assurer la sécurité » des agents sur place, a expliqué le président démocrate. « Mais l’idée d’envoyer des troupes américaines en Haïti n’est actuellement pas à l’ordre du jour », a-t-il précisé. Le président Jovenel Moïse a été assassiné par un commando armé le 7 juillet et, malgré plusieurs arrestations, toute la lumière n’a pas encore été faite sur ce meurtre. Le gouvernement haïtien avait demandé à Washington et aux Nations unies d’envoyer des troupes pour sécuriser le pays qui, déjà fragilisé par la violence des gangs et l’instabilité politique, s’est encore davantage enfoncé dans le chaos. La porte-parole de la Maison-Blanche, Jen Psaki, avait indiqué lundi qu’une telle option n’était pas exclue et que le sujet était « en cours d’analyse ».

— Agence France-Presse

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