Price arrête tout

Le gardien de but vedette s’éloigne de l’équipe et intègre un programme d’aide afin de prendre soin de sa santé mentale.

« Carey sera de retour »

On se doutait de plus en plus que le Canadien amorcerait la saison sans son gardien numéro 1, mais certainement pas pour cette raison-là.

La LNH a annoncé jeudi matin que Carey Price entrait dans le programme d’aide de la LNH et de l’Association des joueurs.

Comme le programme est confidentiel, on ignore pour quelle raison il a demandé de l’aide. Ce programme peut aider les joueurs pour des problèmes de dépendance (drogue, alcool, jeu et autres) ou pour des questions de santé mentale (voir la capsule sur le sujet).

Les réactions n’ont pas manqué, évidemment. Tomas Plekanec a écrit sur Twitter avoir « le plus grand respect » pour la décision de son ancien coéquipier.

Paul Maurice, entraîneur-chef des Jets, a dit en point de presse aux médias de Winnipeg que « si on fait les choses correctement en tant que société, le garçon de 12 ans qui porte un chandail de Price ne le verra pas comme un mauvais gars. C’est un gars qui a été courageux pour lui-même et pour sa famille ».

Beaucoup de réactions, mais peu d’informations, cela va de soi. Sur Instagram, Angela Price, conjointe du gardien, a publié un message, soulignant que « la santé mentale doit passer en premier, non seulement en le disant, mais également en travaillant pour devenir meilleur. C’est ce que Carey fait, pour lui et pour notre famille, et il prend la meilleure décision pour nous ».

L’ancien entraîneur des gardiens du Canadien Stéphane Waite s’est prononcé sur la situation sur les ondes du 98,5 FM. Il dit avoir échangé quelques messages textes avec Price jeudi matin.

« Ça n’a rien à voir avec les drogues, ça n’a rien à voir avec l’alcool, ça n’a rien à voir avec du gambling, a martelé Waite, à la radio. J’ai entendu qu’il est peut-être accro aux médicaments en raison de toutes ses blessures. Ça n’a rien à voir avec ça. Il fait attention à son corps, à tout ce qu’il fait, tout ce qu’il boit.

« C’est mental, et ça, je le sais, je peux vous le confirmer. C’est un gars qui prenait beaucoup de pression. »

— Stéphane Waite, ancien entraîneur des gardiens du Canadien de Montréal

Waite a évoqué une suite d’évènements qui ont nui au moral de son ancien protégé. « Il a perdu en finale de la Coupe Stanley, et il a trouvé ça dur. Ensuite, il a eu son opération, puis la [rééducation] », a-t-il rappelé.

Le Sherbrookois a décrit Price comme un « perfectionniste », un trait de personnalité qui peut devenir « lourd ».

Minimum un mois

La durée de l’absence de Price est bien sûr impossible à estimer, car ce n’est pas le bon vieux « quatre à six semaines » d’une blessure à une cheville.

« C’est un minimum de 30 jours, mais ça peut être plus. L’important, ce n’est pas ça pour moi et l’organisation », a commenté Marc Bergevin, directeur général du Canadien, qui a rencontré les médias jeudi matin.

Sans l’affirmer avec autorité, Bergevin a dit croire que 30 jours était la durée minimale imposée par le programme. Le DG a aussi laissé tomber qu’il était « assez probable » [most likely] que son absence soit d’un mois. « Mais ce n’est pas sûr. Ça pourrait être plus. »

Par contre, Bergevin a aussi répondu d’un « oui » assuré quand il s’est fait demander si Price reviendrait au jeu cette saison.

« Demander de l’aide, ça montre du courage. Je crois sincèrement que tout va revenir à la normale. »

— Marc Bergevin, directeur général du CH

« Mais il y a toujours une inquiétude quand tu es proche de la personne. Je veux son bien. Mais je ne veux pas qu’on parte sur un paquet de choses en disant que je suis inquiet. Mais oui, j’y pense. »

Bergevin s’est montré ému lorsqu’il a été interrogé sur sa relation avec Price. On la devine étroite ; Price et Brendan Gallagher sont les deux seuls joueurs de l’équipe qui sont là depuis que Bergevin a été embauché par le CH, en mai 2012.

« Carey est un jeune homme sensible. Moi, je suis sensible. On est un peu pareils là-dessus, a noté Bergevin. Ce n’est pas une faiblesse. On gère ça d’une façon différente. Il a eu beaucoup de succès ici, donc il est capable de gérer beaucoup de choses. À un moment donné, il y a des choses qui arrivent. Hier, il a décidé qu’il avait besoin d’aide. Je le soutiens à 1000 %. »

La nouvelle a visiblement pris tout le monde de court. Bergevin dit l’avoir apprise mercredi. Il a d’ailleurs affirmé que la décision de réclamer au ballottage le gardien Samuel Montembeault, samedi, n’était pas liée à la présente situation. Rappelons que Price a été opéré à un genou au cours de l’été et que sa rééducation ne se déroulait pas aussi vite que prévu.

« Je voyais quand Carey sortait de la patinoire et son genou enflait un peu. Ce n’était rien d’anormal, mais j’avais un pressentiment », a expliqué Bergevin.

Montembeault amorcera donc vraisemblablement la saison dans le rôle d’adjoint au vétéran Jake Allen.

Deuxième cas en six mois

Price est donc le deuxième joueur du Canadien qui s’éloigne de l’équipe pour des raisons personnelles en 2021. En avril dernier, Jonathan Drouin l’avait également fait. En entrevue il y a deux semaines, l’attaquant avait affirmé qu’il souffrait de troubles d’anxiété et d’insomnie.

« Les cas sont complètement différents », a dit Bergevin.

Pour sa part, Ducharme s’est fait demander si la sortie de Drouin a pu encourager d’autres joueurs à demander de l’aide. « Graduellement, pas juste au hockey, mais un peu partout, les gens sont plus ouverts, plus sensibles à ça, plus prêts à s’ouvrir et à aller chercher de l’aide, parce que ce n’est pas facile », a noté l’entraîneur-chef.

Ducharme a aussi assuré que l’équipe ne songeait pas à revoir ses façons de composer avec les joueurs, après avoir vu deux des siens prendre une pause.

« Je te dirais qu’au contraire… S’il y en a deux qui ont eu le courage de le faire, c’est qu’ils sentent qu’ils sont appuyés. »

— Dominique Ducharme, entraîneur-chef du CH

« Je ne pense pas que ce soit lié à la façon dont on fait les choses au quotidien. Je pense que c’est la vie en général. »

C’est tout de même un nouvel obstacle pour une équipe qui n’en manque pas depuis son passage en finale de la Coupe Stanley il y a trois mois. L’équipe sera en effet privée de son capitaine, Shea Weber, pour la totalité de la saison et sa carrière est compromise. Mais Bergevin assure que ce n’est pas ce qui fera dérailler la saison de son équipe, avant même qu’elle commence.

« Je trouve que nous avons un bon groupe. Webby a laissé un héritage, comment agir comme un pro et placer les coéquipiers avant. Carey sera de retour, je le crois. »

Qu’est-ce que le programme d’aide ?

Le nom officiel du programme d’aide de la LNH et de l’Association des joueurs est le Substance Abuse & Behavioural Health Program (programme SABH). Comme son nom l’indique, il s’applique tant aux problèmes de consommation qu’à une panoplie d’enjeux de santé mentale ou de dépendance (aux jeux vidéo ou de hasard, par exemple). Il s’agit essentiellement de l’équivalent d’un programme d’aide aux employés (PAE) offert dans de nombreux milieux de travail. L’accès au programme est assuré par une ligne téléphonique 1 800. Le programme est confidentiel, et comme on nous le fait remarquer, s’il ne manque pas de matchs ou d’entraînements, un joueur peut très bien s’en prévaloir sans que son équipe soit au courant. Price, cependant, ratera des matchs, ce qui rendait le dévoilement nécessaire. Il fallait toutefois l’accord du gardien pour annoncer sa démarche, sans quoi on devine que l’équipe aurait dû user d’imagination pour expliquer son absence…

« J’aurais aimé être là pour lui »

On peut, sans trop de risque de se tromper, affirmer que Brendan Gallagher et Carey Price ont tout vécu ensemble.

Depuis ses débuts dans la LNH, en 2012-2013, l’attaquant n’a connu aucun autre gardien numéro 1. Dans l’intervalle, les deux ont connu l’enivrement des sommets, jusqu’en finale de la Coupe Stanley l’été dernier, ainsi que les sombres déceptions au fond du classement.

C’est donc bien sûr comme coéquipier et leader de cette équipe, mais encore davantage comme « ami », que Gallagher a pris la parole après la rencontre, avant même que les journalistes n’aient le temps de poser une première question.

« Je ne peux pas penser à un meilleur coéquipier, à un meilleur modèle pour les jeunes joueurs, pour les jeunes partisans, pour les communautés autochtones », a-t-il énuméré, évoquant « un bon père, un homme de famille ».

Comme d’autres avant lui, le numéro 11 a vanté le « courage » de son gardien devant la décision « difficile à prendre » qu’était celle de s’éloigner des projecteurs et de demander de l’aide.

Comme ses coéquipiers, Gallagher a été « surpris » d’apprendre la nouvelle jeudi matin à l’entraînement. Mais il a rapidement expliqué avoir été « déçu » par sa propre réaction.

« Ça fait plus de 10 ans qu’on se connaît, et chaque fois que j’ai vécu quelque chose de difficile, il a été là pour moi. J’aurais aimé être là pour lui. Je suis navré de ne pas avoir compris ce qu’il traversait, de ne pas l’avoir aidé. »

— Brendan Gallagher

Il a raconté à quel point Price incarnait la figure de « Superman » dans le vestiaire. Impassible, maître de lui-même, inspirant le respect tant chez ses coéquipiers que chez ses adversaires. « On le voyait chaque fois qu’un gars se faisait échanger à notre équipe et le rencontrait. »

Faire de cette perception la norme était « injuste », constate aujourd’hui Gallagher. « Mais il fait tellement de choses bien », a-t-il nuancé.

À la suite de cet évènement, l’ailier compte être plus présent auprès de Price, comme auprès des personnes autour de lui qui seraient dans le besoin. De la même manière, « beaucoup de gens ont éprouvé des problèmes de santé mentale avec le confinement qu’on a traversé depuis deux ans », a-t-il rappelé. L’appel est donc lancé à « tout le monde de saisir la chance de se rendre disponible, de veiller sur un ami qui vit des choses difficiles ».

« Pricey est tellement un bon modèle, [son histoire] va toucher beaucoup de monde », a-t-il conclu.

« Choc »

Jeff Petry, dont la famille est proche de celle de Price, a lui aussi parlé d’un « choc », et d’un rappel de l’importance de « ne pas juger un livre à sa couverture ».

Père de trois enfants comme son gardien, Jeff Petry a parlé de l’importance de tracer une ligne entre sa vie de hockeyeur et sa vie de père ou de mari, après que Gallagher eut parlé du fait que Price devait jongler entre plusieurs aspects de sa vie, notamment sur le plan personnel.

« On vit des choses ici, à l’aréna, qui ne sont pas toujours faciles. Il y a des hauts et des bas, mais j’essaie toujours de laisser ça derrière moi dès que je quitte cette pièce. Mes enfants savent ce que je fais, mais ne savent rien de la pression que ça implique. C’est un monde complètement différent. »

— Jeff Petry

Jake Allen, dans la même veine, a rappelé que le hockey était aujourd’hui « secondaire » lorsqu’il pensait à Carey Price.

« Je suis fier de lui, a dit le gardien auxiliaire. Il est allé chercher de l’aide, ce n’est pas facile. »

« Il fera ce qu’il a à faire pour sa famille. Et on le reverra bientôt », a-t-il prédit.

Les épreuves de la vedette du Tricolore

Voilà maintenant 16 ans que Carey Price est membre de l’organisation du Canadien, et 14 ans presque jour pour jour qu’il joue à Montréal. Il le fait à une position où ses faits et gestes sont décortiqués avec presque autant d’attention que ceux du premier ministre. Survol rapide des nombreuses épreuves que le gardien a affrontées depuis le 10 octobre 2007, jour de son premier match avec le CH.

Avril 2009

Après une campagne 2007-2008 prometteuse, Price retombe sur Terre à sa deuxième saison. En séries, le Tricolore est balayé par les Bruins, et Price accorde 15 buts en quatre matchs. Dans le dernier match, des spectateurs au Centre Bell l’applaudissent sarcastiquement après un arrêt de routine. Price réagit en levant les bras en l’air, comme l’avait fait Patrick Roy 14 ans plus tôt au Forum. Le lendemain, Price se présente en conférence de presse avec une casquette vissée sur la tête, une image qui marquera les esprits. « Je n’ai jamais été dans une telle situation par le passé, mais je devrai m’y habituer. J’ai 21 000 patrons », déclare-t-il.

2009-2010

La saison suivante n’est guère mieux. Il partage équitablement le travail avec Jaroslav Halak devant le filet. Price présente une fiche de 13-20-5, contre 26-13-5 pour le Slovaque, qui devient alors le gardien de confiance en séries. L’été venu, le directeur général à l’époque, Pierre Gauthier, doit choisir qui sera son gardien d’avenir. Il cède Halak aux Blues de St. Louis, en échange de Lars Eller et Ian Schultz. « Le héros des séries sacrifié », lit-on en une de La Presse, le lendemain de la transaction.

23 septembre 2010

Price est un homme attendu dans le vestiaire ce matin-là. La veille, il a disputé son premier match préparatoire, et a encore eu droit aux moqueries de la foule après avoir accordé quatre buts sur les huit premiers tirs du match. Et n’en déplaise à Curtis Sanford, qui l’a relevé à mi-chemin dans le match, la foule se lève en fait pour souligner – sarcastiquement – la fin de la soirée de travail de Price. C’est donc au lendemain de ces évènements que Price prononce son fameux « chill out ». « Relaxez. On ne gagne pas la Coupe Stanley au premier match préparatoire », lance-t-il. « Les gens sont courtois et ne me traitent pas de pourri en pleine face. Mais ils deviennent plus braves dans une foule », ajoute-t-il.

13 mai 2013

Carey Price conclut une autre saison en dents de scie, avec une efficacité de ,905, ce qui égale le pire rendement de sa carrière en une saison à ce moment-là. Le Tricolore est battu sèchement en cinq matchs par Ottawa au premier tour. Au bilan de la saison, Price s’ouvre sur ses états d’âme. « Je m’ennuie de l’anonymat, dit-il. C’est impossible d’y arriver ici. Je ne sors plus faire l’épicerie. Je ne fais presque plus rien, en vérité. Je suis comme un Hobbit dans son trou. »

17 mai 2014

Le Canadien atteint la finale de l’Association de l’Est pour la deuxième fois depuis l’arrivée de Price. Mais cette fois, le numéro 31 y est à titre de gardien titulaire, et non pas réserviste. Son parcours prend toutefois fin dès le premier match, quand l’attaquant des Rangers de New York Chris Kreider tombe à pleine vitesse dans ses jambières. Le gardien finira la période, mais pas le match. Ni la série. Il subit une blessure à un genou et les Rangers remportent la série en six matchs, soit avant qu’il puisse revenir au jeu.

Octobre 2015

Carey Price a beau être un athlète discret, la ligne est souvent mince dans son cas entre sa vie privée et sa vie professionnelle. On a droit à un exemple éloquent au début de la saison 2015-2016, quand le gardien et sa femme, Angela, attendent la venue de leur premier enfant. Un journaliste annonce la nouvelle sur Twitter un soir après un match, suscitant la colère du couple. « Annoncer que l’on sera parents pour la première est littéralement une occasion unique dans une vie et vous nous l’avez enlevée », écrit Angela sur son blogue. Elle recevra et acceptera les excuses du journaliste par la suite. Un malentendu était à l’origine de l’incident.

2015-2016

La saison suivante, Price démontre avec éclat qu’il n’a aucune séquelle de sa blessure du printemps 2014 en remportant les trophées Hart et Vézina, et surtout la Coupe Molson. Mais ses problèmes de santé refont surface à l’automne 2015. Price présente une fiche de 7-1-0 quand il arrive à Edmonton le 29 octobre. Pendant l’échauffement, il marche sur une rondelle et se blesse à un genou. Il disputera tout de même la rencontre, mais s’absentera ensuite trois semaines. Il revient au jeu, mais dès son troisième match, il hisse le drapeau blanc. L’équipe demeurera évasive sur la date de son retour, et Price ratera finalement tout le reste de la saison. Le diagnostic est seulement officialisé début avril : entorse au ligament collatéral interne du genou droit.

Novembre 2017

Price est de nouveau sur la touche, une fois de plus en raison d’une blessure subie pendant un échauffement d’avant-match. Mais la machine à rumeurs s’emballe, et c’est la vie conjugale des Price qui est au centre des ragots. La situation est telle que la conjointe du gardien publie une mise au point sur Instagram. « Afin que ce soit clair : je ne divorce pas, je ne menace pas de divorcer et je ne veux pas quitter Montréal. Les rumeurs sont très divertissantes », écrit-elle.

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