Voir son homme enterrer sa mère

Ma belle-mère Djo est décédée en mai 2020. Pas de la COVID-19, mais de façon fulgurante au début de la pandémie, quand tout le monde était dans un mode apocalyptique. J’en avais parlé dans cette chronique.

Pendant plus d’un an, ses cendres sont restées chez mon beau-père Mo, comme un fantôme dans la pièce quand nous allions le visiter, mon amoureux et moi. Quelque chose était en suspens, qu’il faudrait bien régler un jour. Mais nous attendions un assouplissement des mesures, et, plus tard, que tout le monde ait reçu ses deux doses de vaccin. Car comment organiser des funérailles avec ces grandes familles de baby-boomers quand les places sont limitées ?

Ajoutez à cela que ma belle-mère, ex-hippie existentialiste, a choisi d’être enterrée dans le lot familial de son conjoint Mo, celui des Trépanier à Saint-Jean-Port-Joli, alors qu’à peu près toute sa famille, les Lepage, vit à Montréal. Pouvait-on vraiment demander aux gens de se déplacer ? Était-ce responsable ? Devait-on louer un lieu, et porter les cendres en catimini avant ou après ?

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Pendant des mois, on a eu des idées. De vague en vague et de report en report, l’attente devenait insoutenable, si bien que Mo a tranché. Les cendres de Djo devaient aller à Saint-Jean-Port-Joli cet été, avant que les cas repartent à la hausse, ça ne pouvait plus durer.

Puisqu’il souffre d’une maladie pulmonaire, il ne pouvait nous accompagner. Nous allions faire le voyage, mon chum et moi, avec ses deux tantes Trépanier, Josette et Micheline, tandis que son oncle François et sa tante Hélène allaient nous accueillir à Saint-Jean-Port-Joli. Ils ont tout organisé, loué les chambres d’hôtel, contacté la paroisse, fait creuser la tombe au cimetière et réservé le restaurant. Et quand les Lepage ont appris qu’une date avait été enfin fixée pour déposer les cendres de leur sœur Djo, la plupart ont décidé de faire le voyage, eux aussi.

Tout à coup, mon chum est devenu nerveux. Comme son père, ce n’est pas un pro de la vie sociale. On n’avait pratiquement pas vu de groupes depuis le début de la pandémie. Compte tenu du stress ambiant, du nombre et de l’âge des gens de ses deux familles, il était presque prêt à prendre l’autocar, les cendres de sa mère sur ses genoux, jusqu’à Saint-Jean-Port-Joli, et faire ça tout seul comme un grand. Mais ce moment était en train de se transformer en périple familial des deux côtés de sa génétique. Devait-il faire un discours ? Dans quel état d’esprit seraient les gens, plus d’un an après la disparition de Djo ? Est-ce que tout allait bien se passer ?

Pour le rassurer, je lui ai dit : « Tu vas voir, ça va être comme dans un road movie présenté à Sundance ! » Et je n’avais pas tout à fait tort. Quelque chose de beau s’est produit, et si j’avais été membre du jury de Sundance, j’aurais donné un prix à cette cérémonie organisée sur le pouce. Tout s’est passé sans cérémonie, justement, dans quelque chose de spontané et de vivant, ce qui ressemble énormément à Djo.

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Plus de quatre heures de voiture avec ses tantes qui nous ont régalés d’anecdotes de tournages de cinéma (Micheline a été maquilleuse de plateau) et du monde de l’art (Josette est artiste). Ce n’est pas tous les jours que tu rencontres quelqu’un qui a peint le crâne de Marlon Brando sur une production, mais la palme du récit le plus hilarant revient à Josette, qui s’est déjà retrouvée en Martinique entourée de tous les membres de l’équipe de soccer de France en vacances, sans savoir qui ils étaient. Elle a même chummé avec le joueur Nicolas Anelka, qui surveillait son sac à main pendant qu’elle se baignait…

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Arrivés à Saint-Jean-Port-Joli, François et Hélène nous ont présenté le cimetière où sont enterrés les Trépanier, et leurs amours parfois, depuis au moins un siècle. J’ai compris pourquoi ma belle-mère avait fait ce choix. Le lieu est magnifique, en plein centre de la ville, avec vue sur le fleuve, une église d’un bord, un bar-restaurant de l’autre. Pendant ce temps-là, les Lepage se retrouvaient dans un chalet et profitaient de la canicule pour nager dans le Saint-Laurent.

Nous avons dormi dans ce genre de petit motel qui a des chambres qui ouvrent directement sur les effluves salins du fleuve. Les adieux à Djo avaient lieu le lendemain, le 21 août.

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Mon chum et moi avions le trac, mais nous étions agréablement surpris de la tournure des évènements. Je crois que nous n’avions pas compris l’extrême solitude dans laquelle nous avions vécu le deuil de Djo jusque-là. Nous étions émus de nous sentir entourés au moment de l’amener à son dernier repos. D’être presque pris en charge par la famille. Nous avons appelé Mo pour lui dire que tout se passait très bien. Nous l’avons remercié d’avoir pris cette décision, et c’est lui qui payait le brunch pour tout le groupe après la mise en terre. Nous avons senti qu’il était ému, lui aussi.

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Au matin, nous nous sommes retrouvés dans la chambre des trois tantes Trépanier qui avaient dormi entre sœurs, et cela, pour une opération délicate. Mon chum voulait garder un peu des cendres de sa mère dans une petite boîte à lui. C’est toujours bizarre, toucher les cendres d’une personne décédée. Tu as beau être athée, ça vient chercher quelque chose de profond.

Très doucement, comme s’il craignait de la déranger, il versait un peu des cendres de sa mère, pendant que sa blonde et ses tantes le regardaient faire, respectueuses. Mais il ne savait pas combien en prendre, et c’est là que Micheline a brisé le malaise en disant doucement, une main sur son épaule :

— Vas-y, tu peux en prendre plus. C’est ta mère !

On a tous éclaté de rire, parce que ça sonnait comme s’il pouvait se servir une deuxième portion au souper. On la rit encore des semaines après.

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Le soleil était radieux, nous avons tous convergé à l’heure prévue vers la tombe de Djo, et les familles se sont mélangées. Nous étions une vingtaine à papoter au cimetière de Saint-Jean-Port-Joli, et puis est arrivé le moment de mettre les cendres en terre, et nous sommes devenus silencieux. Nous avons ajouté des souvenirs, versé un peu de ce vin qu’elle a tant aimé, et le fils a pleuré. J’ai pleuré de le voir pleurer. Lui qui déteste prendre la parole en public s’est lancé dans un petit discours improvisé, où les mots se bousculaient tandis qu’un récit retenu depuis longtemps sortait, mais je crois qu’on a tous compris qu’il voulait dire un grand merci à chacun, au travers des adieux.

Hélène, la petite sœur de Djo, qui ne pouvait être là, celle qui retient toutes les dates importantes de la famille, m’a envoyé un message pour souligner que le 21 août était la date de l’anniversaire du père de Djo, qu’elle adorait, ainsi que l’anniversaire de mariage de ses parents. Les Trépanier ne pouvaient pas être au courant de cela. C’est ce qu’on appelle la magie du hasard.

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Ensuite nous avons tous brunché à La Coureuse des Grèves, à prendre des nouvelles les uns des autres et évoquer des souvenirs. On a bien ri en apprenant qu’il y avait la rue de la Branlette à Saint-Jean-Port-Joli, et plusieurs souhaitaient aller prendre un selfie. C’était doux, chaleureux et surtout, inespéré.

De retour à la maison, l’amoureux et moi étions soulagés et épuisés. Mais tellement reconnaissants. Comme si une tonne de briques avait été enlevée de nos épaules. Une tension qui avait duré plus d’un an venait de tomber.

Notre deuil pouvait enfin commencer.

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