The Smile

Presque du Radiohead

La chose a déjà été mise au clair, mais rappelons-le : que le nouveau groupe de Thom Yorke et Jonny Greenwood ait été baptisé The Smile ne signifie pas qu’après avoir cartographié les angoisses existentielles du tournant du millénaire avec Radiohead, les deux musiciens se sont mis au rock ensoleillé.

Le nom du groupe réfère plutôt au sourire faux qu’affichent ceux qui tiennent des doubles discours ou mentent au visage de la société, aux sourires tristes ou déçus. Bref, A Light For Attracting Attention est un disque pas mal plus teinté de bleu et de gris que de jaune…

On ne se réinvente jamais complètement : les chansons écrites par Thom Yorke et Jonny Greenwood avec le batteur Tom Skinner (batteur notamment associé au groupe Sons Of Kemet, dont le jazz flirte avec l’afrobeat) ne seraient pas étrangères dans l’univers de Radiohead. Ça s’entend un peu partout, du chant mélancolique de Thom Yorke à la manière dont les mélodies sont égrenées à la guitare en passant par le timbre du piano et l’enrobage sonore général. Ce qui s’explique aussi par la présence de Nigel Godrich, collaborateur de longue date de Radiohead, à la réalisation.

Là où The Smile se distingue, c’est dans les signatures rythmiques inhabituelles, l’ajout ponctuel de cuivres et une grande diversité d’approches. You Will Never Work in Television Again et We Don’t Know What Tomorrow Brings sont par exemple clairement d’inspiration post-punk alors que le morceau précédent (Waving a White Flag) est gavé de claviers seventies. On a d’ailleurs envie de le placer quelque part entre Jean-Michel Jarre et Kitaro…

Il y a de la tension sur cet album. Ce qui n’est pas une surprise, connaissant Radiohead. Plus l’album avance, plus les musiques se déploient et affichent de la générosité dans les arrangements. Passant d’un morceau à l’autre, on pourrait dire que celui-ci renvoie à The Bends, celui-là à l’esprit de Kid A et Amnesiac, et ainsi de suite. Comme si c’était une espèce de bilan esthétique. Jonny Greewood et Thom Yorke ne se réinventent pas ici. Sauf qu’il y a quelque chose chez The Smile qui fait qu’on se sent chez Radiohead sans y être totalement. C’est dans cette zone de liberté que ce projet prend son envol et trouve son sens.

ROCK

A Light For Attracting Attention

The Smile

Self Help Tapes/XL Recordings

4 étoiles

Sharon Van Etten

Thérapie musicale

La pandémie a frappé au cœur de nombreuses relations amoureuses et exacerbé les tensions familiales. Des couples et des familles ont volé en éclats dans ce moment d’isolement obligatoire et de réclusion. D’autres ont affronté les effets du quotidien et de la promiscuité : la passivité et la routine ont pris la place de la passion et de l’effervescence.

« You showed me a false halo, there will be no walking back / I walk away, my head turned / I wanted to break. » (Paroles de la chanson Born, alors que s’envole une harmonie symphonique menée par des trompettes aériennes.)

« I wanted to be here / I wanted to feel ageless / I wanted to feel here, here / Baby, don’t turn your back to me. » (Paroles de la chanson Headspace, sur un fond sonore assuré par des orchestrations synthétisées où des guitares distorsionnées se font également entendre, rageuses.)

Échec familial et désillusion amoureuse. Pertes de désir et d’intimité.

Sur son sixième album, We’ve Been Going About This All Wrong, Sharon Van Etten ouvre les portes de sa demeure familiale et, surtout, de son cœur. Sans pudeur, elle plonge sa plume dans l’encrier et noircit des textes très personnels : ses problèmes matrimoniaux, son isolement et son – difficile – rôle de mère.

Pour cette ouverture, on pense à Joni Mitchell. Comme l’artiste canadienne dans les années 1970 (l’album Blue, principalement), l’Américaine de 41 ans ne cache pas les crises et les traumatismes qu’elle a vécus ou qui l’afflige toujours aujourd’hui (alcoolisme, drogue, relation abusive). Cette séance thérapeutique pourrait être pénible pour l’auditeur, mais l’abondance de références musicales qui accompagnent sa dictée permet un beau voyage en sa compagnie. On pense à Anna Calvi à l’écoute d’Headspace, à Lana Del Rey (Born), à Thom Yorke et Radiohead (l’ouverture lyrique sur Come Back), de même qu’à Christine and the Queens (Far Away).

We’ve Been Going About This All Wrong n’est pas un album qui transcende comme les prédécesseurs Are We There (2014) et Remind Me Tomorrow (2019). Mais il permet de constater que Sharon Van Etten est toujours l’une des meilleures parolières, sinon la meilleure, du monde musical rock actuel.

Folk rock

We’ve Been Going About This All Wrong

Sharon Van Etten

Jagjaguwar Records

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