Une mort inconcevable

Un homme de 74 ans a perdu la vie lundi soir. Il faudra attendre les conclusions du coroner qui enquête sur cette mort tragique, mais tout porte à croire que cette personne en situation d’itinérance a succombé à l’hypothermie.

Qu’on en soit encore là, en 2022, à déplorer qu’un homme soit mort de froid, dans une métropole où il ne manque ni de refuges, ni de locaux vides, ni de chauffage, est inconcevable. Surtout après le décès de deux autres personnes en situation d’itinérance, Elisapie Pootoogook et Raphaël André, mortes de froid elles aussi l’an dernier.

C’est comme si on n’apprenait jamais, d’une année à l’autre. Comme si on n’était pas en mesure d’appliquer des plans d’urgence dignes de ce nom quand il fait trop froid ou trop chaud.

Comme si, finalement, on était incapable de protéger les personnes les plus vulnérables de notre société.

À la Ville de Montréal, on nous assure qu’il y a suffisamment d’endroits pour accueillir les personnes en situation d’itinérance. En plus des lieux habituels, la déclaration de l’état d’urgence, le 21 décembre dernier, a permis à la Ville de réquisitionner l’hôtel Chrome, soit une centaine de lits, pour les personnes déclarées positives à la COVID-19 qui ne nécessitent pas de soins hospitaliers. Une bonne initiative, il faut le dire. Mais insuffisante. Pourquoi avoir attendu à mardi pour annoncer l’ouverture du Stade de soccer, dans Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension, qui a une capacité de 300 places et qu’on avait utilisé l’an dernier ? L’hiver n’est quand même pas une surprise inattendue.

L’autre problème de la Ville de Montréal en est un de main-d’œuvre. La mairesse Plante invite les Montréalais qui ont une expérience en intervention et en travail social à visiter le site « Je contribue » pour proposer leurs services. On en est là tellement la pénurie de travailleurs se fait sentir.

À ce sujet, la dernière recommandation du DArruda avant l’annonce de sa démission, lundi soir, a laissé les gens sur le terrain pour le moins perplexes. L’ex-directeur de la Santé publique a recommandé de laisser tomber les mesures sanitaires et d’ouvrir les lits à pleine capacité. Un plan parfait pour décimer les équipes en place dans les refuges, déjà fragiles…

Mais au-delà de la pandémie et de la pénurie de main-d’œuvre, la mort de cet homme, lundi dernier, nous place collectivement devant un sérieux constat d’échec. On apprend qu’il était connu des intervenants qui le visitaient sous son viaduc depuis une dizaine d’années. Dix ans ! Et on n’a jamais réussi à lui fournir un toit ? À lui prodiguer des soins ? À trouver des services pour améliorer sa qualité de vie ? Imagine-t-on un seul instant quelqu’un avec le bras cassé qui attendrait 10 ans aux urgences d’un hôpital ?

Alors pourquoi tolère-t-on que des gens en situation d’itinérance, aux prises avec des problèmes de santé mentale, restent en marge de la société durant si longtemps ?

La mairesse Plante a reconnu son impuissance : on ne peut pas forcer les gens à passer la nuit dans un refuge, rappelle-t-elle, tout en répétant que personne ne devrait dormir dehors.

En fait, c’est aux policiers de décider s’ils interviennent ou pas. Ils peuvent le faire en cas de danger imminent. Difficile de croire que le froid intense n’en constitue pas un. Pourquoi, quand il fait aussi froid, ne force-t-on pas les gens à se réfugier au chaud ?

Vrai, c’est plus facile à écrire qu’à faire. Et l’enquête du coroner nous révèlera tous les détails concernant la condition du défunt. Mais cette mort est vraiment difficile à accepter quand on réalise que c’est le même scénario qui se joue d’une année à l’autre.

Nous avons écrit, en juin dernier, à propos du plan quinquennal développé par les sept principaux organismes en itinérance de Montréal. Le principe qui guide leur réflexion est d’assurer un toit pour chaque personne afin d’éviter que les plus vulnérables risquent leur vie dehors. Mais chaque fois qu’on interpelle les élus, ils se renvoient la balle dans une partie de ping-pong de plus en plus indécente. Le logement ? C’est Québec ! L’argent pour le logement ? C’est Ottawa ! Les services sociaux ? C’est Québec. La police ? C’est Montréal ! Combien de morts encore avant que tout ce beau monde se concerte et agisse ?

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