Attaque au camion au Wisconsin

Douleur et incompréhension

New York — La question hantera longtemps Waukesha : pourquoi Darrell Brooks, accusé d’avoir intentionnellement foncé dans le défilé de Noël de cette ville du Wisconsin dimanche, a-t-il été remis en liberté le 16 novembre dernier après avoir versé une caution de 1000 $ ?

Car avant d’être visé par cinq chefs d’accusation d’homicide volontaire, le suspect âgé de 39 ans s’est également servi d’une Ford Escape 2010 rouge pour passer sur le corps de la mère de son enfant dans le stationnement d’une station-service, le 2 novembre dernier, selon la police de Milwaukee. Ce jour-là, Darrell Brooks a également été accusé d’avoir résisté à son arrestation.

Et pourtant, 14 jours plus tard, cet homme s’est retrouvé libre comme l’air. Et ce, même s’il faisait l’objet d’une autre inculpation à Milwaukee remontant à juillet 2020 pour possession illégale d’une arme à feu et mise en danger d’autrui – il a ouvert le feu sur un neveu sans le blesser. Une caution de 500 $ lui avait permis de quitter la prison le 21 février dernier.

Certes, au lendemain du drame, la ville de Waukesha a d’abord exprimé sa douleur. Cinq personnes ont perdu la vie lorsqu’une Ford Escape rouge a fracassé des barrières et percuté des dizaines de participants du défilé. Les victimes sont Wilhelm Hospel, 81 ans, Virginia Sorenson, 79 ans, LeAnna Owen, 71 ans, Tamara Durand, 52 ans, et Jane Kulich, 52 ans.

À ces morts insensées s’ajoutent au moins 48 blessés. Parmi ceux-ci, 18 mineurs âgés de 3 à 16 ans ont été transportés à l’hôpital pour enfants de Milwaukee ; 10 se trouvent aux soins intensifs, 6 sont dans un état critique.

En réagissant pour la première fois au drame, lundi matin, le président Joe Biden a voulu témoigner de sa compassion.

« Bien que nous ne disposions pas encore de tous les faits et de tous les détails, nous savons ce matin que cinq familles de Waukesha font face au nouveau chagrin d’une vie sans un être cher, a-t-il déclaré à la Maison-Blanche. Une communauté entière lutte pour faire face à cet acte de violence horrible. »

Une « dispute conjugale »

Mais cette compassion s’accompagne d’une certaine incompréhension concernant le traitement de Darrell Brooks.

Lundi après-midi, en conférence de presse, le chef de police de Waukesha, Dan Thompson, a révélé que le suspect avait été impliqué dans une « dispute conjugale » avant de monter à bord de son VUS et de se diriger vers le centre de cette municipalité de 72 000 habitants, où se déroulait le défilé de Noël.

Il a précisé que le suspect n’avait pas été poursuivi par la police et qu’il avait foncé intentionnellement dans la foule.

« Nous avons des informations selon lesquelles le suspect était impliqué dans une dispute conjugale quelques minutes auparavant et qu’il avait quitté les lieux juste avant notre arrivée », a déclaré le chef de police.

« Lorsque le suspect a traversé et pénétré dans la foule, un officier a déchargé son arme à feu et tiré des coups de feu sur le suspect pour mettre fin à la menace, mais en raison de la quantité de personnes, il a dû s’arrêter. »

— Dan Thompson, chef de police de Waukesha

Dès lors, l’hypothèse de l’acte terroriste a été écartée, a indiqué le chef de police. Il a ajouté qu’un couteau avait peut-être été brandi au cours de la dispute conjugale.

Remise en liberté critiquée

Le procureur du comté de Milwaukee, John Chisholm, a été le premier à critiquer la remise en liberté de Darrell Brooks moyennant une caution de 1000 $, somme qu’il a jugée « indécemment basse au regard de la nature des charges » qui pesaient contre lui.

À l’origine, la somme de la caution avait été fixée à 10 000 $. M. Chisholm a annoncé une enquête interne sur la gestion de cette affaire au sein de son bureau.

En attendant, Cecelia Klingele, professeure à la faculté de droit de l’Université du Wisconsin, a rappelé que l’objectif de la caution n’était pas de punir ou de garder en prison les personnes accusées avant leur condamnation. La caution a pour but d’inciter les personnes accusées à se présenter en cour, a-t-elle fait observer.

« Rétrospectivement, les choses sont toujours claires », a soutenu la professeure dans un courriel à La Presse. « Et il est donc logique que tout le monde se demande si cette perte de vie insensée aurait pu être évitée.

« Il est toutefois difficile d’imaginer que quiconque aurait pu prévoir une tragédie de cette ampleur au vu des antécédents de M. Brooks », a-t-elle ajouté.

Ce point de vue ne fera pas l’unanimité à Waukesha.

De longs antécédents judiciaires

Darrell Brooks avait été arrêté le 2 novembre dernier après avoir été accusé par la mère de son enfant de l’avoir frappée au visage dans une chambre d’hôtel, puis de l’avoir suivie dans un VUS jusqu’au stationnement d’une station-service, où il a foncé sur elle avec son véhicule, selon la police.

« Les agents ont observé des traces de pneus sur la gauche de son pantalon. »

— Extrait d'un rapport de la police de Waukesha, à propos de la victime

La police a également noté un gonflement sur la lèvre de la femme et du sang séché sur son visage.

La femme a été transportée à l’hôpital, où elle a été traitée pour des blessures.

Cette affaire s’ajoute aux longs antécédents judiciaires de Darrell Brooks. Depuis 1999, il a été accusé de crimes ou de délits à 10 reprises. Il a été reconnu coupable plusieurs fois et a purgé deux peines d’emprisonnement.

Pourquoi a-t-il été remis en liberté le 16 novembre après avoir versé une caution de 1000 $ ? La question a dû passer par la tête de bon nombre de citoyens de Waukesha ayant participé lundi soir à des veillées à la mémoire des victimes du défilé de Noël.

« La nuit dernière, le défilé est devenu un cauchemar », a déclaré le maire de Waukesha, Shawn Reilly.

Et les informations concernant le suspect sont de nature à aggraver la douleur et l’incompréhension.

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