Inconduites sexuelles dans l’armée

Louise Arbour nommée pour réaliser une nouvelle enquête

Ottawa — Encore une enquête sur l’inconduite sexuelle dans l’armée ? « C’est la première question que je me suis posée quand on m’a approchée ! J’ai dit : “Ben voyons donc, Marie Deschamps vient juste de le faire !” », lance Louise Arbour, ex-juge de la Cour suprême à qui le gouvernement a confié le mandat de se pencher (une fois de plus) sur ce fléau.

C’est qu’il y a six ans, la juge à la retraite Marie Deschamps avait conclu dans un rapport qu’il régnait au sein des Forces armées canadiennes (FAC) une « culture de la sexualisation » hostile aux femmes et aux minorités sexuelles « propice aux incidents graves que sont le harcèlement sexuel et l’agression sexuelle ».

Sa recommandation clé, soit « créer un centre indépendant de responsabilisation en matière de harcèlement sexuel et d’agression sexuelle à l’extérieur des FAC », est restée lettre morte – l’appareil militaire y était réfractaire, et le gouvernement a choisi de créer un centre d’intervention dénué de pouvoirs de surveillance.

L’ancienne magistrate a récemment fait part de sa déception face à la lenteur des progrès réalisés depuis le rapport de 2015. Elle l’a fait devant un comité où elle avait été invitée à parler dans la foulée d’allégations ayant ébranlé le sommet de la pyramide hiérarchique militaire, allégations qui mettent le gouvernement de Justin Trudeau sur la sellette.

La nomination de Louise Arbour survient dans ce contexte.

Jeudi, le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, a ainsi annoncé qu’on lui confiait le mandat de réaliser un examen indépendant sur la façon dont l’armée gère les plaintes d’inconduites sexuelles.

S’adressant directement aux membres des FAC victimes de tels actes, l’ancien militaire s’est dit désolé pour « ceux qui ont l’impression que nous n’avons pas été là pour eux », et a assuré qu’il était « conscient que le système actuel ne répond pas à leurs besoins ».

Le ministre a parfois semblé sur la défensive lorsqu’on l’a pressé d’expliquer pour quelle raison le centre dont l’ex-juge Marie Deschamps préconisait la création n’a pas vu le jour depuis qu’il est en poste, c’est-à-dire depuis l’élection des libéraux.

« On ne peut pas juste créer le système externe que nous souhaitons comme cela, a-t-il argué. Nous voulons être ambitieux. […] Il faut que ce soit indépendant de l’armée et du ministère de la Défense », et que l’on se base sur des « recommandations éclairées ».

C’est ici que Louise Arbour entre en scène.

« Je pense que n’est pas une mauvaise idée de regarder ce qui s’est fait depuis [2015]. Quelles sont encore les barrières aux dénonciations ? Quelle est la qualité de la réponse ? Ça nous amène dans des domaines que Mme Deschamps n’avait pas le mandat de toucher. »

— Louise Arbour, en entrevue avec La Presse

Elle compte se pencher sur le système de promotion dans cet environnement « très hiérarchique », où « l’on se ramasse peut-être, en voulant appliquer des critères d’efficacité opérationnelle, avec une chaîne de commandement qui ne reflète pas ce à quoi on devrait s’attendre ».

L’ex-haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme juge l’exercice tout sauf futile, même si elle n’a « aucune garantie » que son rapport, qu’elle doit produire dans un an environ, ne s’empoussiérera pas. « Mais ce n’est pas la première fois que je me lance dans une affaire qui n’est pas garantie au départ », souligne Louise Arbour.

« L’humanité, ça demande beaucoup d’entretien », philosophe-t-elle en conclusion.

Invitée à réagir au déclenchement d’un examen 2.0 sur les inconduites sexuelles, Marie Deschamps a dit avoir l’impression que le mandat confié à Louise Arbour serait « plus large » que le sien. « Si elle peut ajouter sa voix et faire des recommandations qui vont plus loin, ce ne peut qu’être positif », a-t-elle écrit à La Presse.

L’opposition dénonce une « diversion »

Sur la scène politique, cependant, l’annonce a été accueillie avec une bonne dose de scepticisme.

« C’est tout simplement une forme de diversion. La question principale demeure, est-ce que Justin Trudeau savait qu’il y avait une plainte contre son chef d’état-major ? Le processus des plaintes n’a rien à voir avec cette question », a écrit sur Twitter le député Pierre Paul-Hus.

Le chef adjoint du NPD, Alexandre Boulerice, abonde dans le même sens. « L’annonce [de jeudi], c’est l’échec du gouvernement Trudeau à réformer cette culture malsaine au sein de nos forces armées », a-t-il pesté dans un courriel envoyé à La Presse.

« C’est une manœuvre de diversion lâche pour se sortir de l’eau chaude. Les libéraux perpétuent ainsi cette culture de boys club dégoûtante au détriment des victimes qui attendent toujours des actions concrètes. »

— Alexandre Boulerice, chef adjoint du NPD

Au Bloc québécois, l’élue Andréanne Larouche a d’abord tenu à souligner la « réputation exceptionnelle » de Louise Arbour. « On accueille quand même favorablement sa nomination ; elle va probablement permettre de bonifier » les trouvailles de Marie Deschamps, a-t-elle estimé en entrevue.

Il y a un mais.

« Ça n’excuse pas l’inaction des libéraux […] On a l’impression qu’ils se réveillent en raison de la pression qui est exercée sur eux », a-t-elle suggéré.

L’armée a été ébranlée en mars dernier par des allégations d’inconduite visant le sommet de la pyramide hiérarchique. Deux chefs d’état-major – l’ancien, Jonathan Vance, et celui qui lui avait succédé, Art McDonald – en ont fait l’objet.

Celui qui occupe le poste par intérim, le lieutenant-général Wayne Eyre, a déclaré jeudi en conférence de presse qu’il confiait à la lieutenant-général Jennie Carignan la responsabilité de diriger une nouvelle organisation interne à titre de chef – Conduite professionnelle et culture.

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