Réformer la retraite, sans tordre de bras

Jusqu’à deux millions de manifestants dans les rues, le réseau ferroviaire sens dessus dessous, les écoles fermées… La France a vécu, jeudi, la plus importante journée de grève de l’ère Macron.

Autant le report de l’âge de la retraite de 62 à 64 ans déchaîne les passions dans l’Hexagone, autant le projet de repousser l’âge d’admissibilité à la rente du Régime de rentes du Québec (RRQ) passe inaperçu chez nous.

Il faut dire que le ministre des Finances Eric Girard a déposé le document de consultation à la veille des Fêtes et que les consultations ne sont prévues qu’en février.

Mais le sujet, tout délicat qu’il soit, mérite un débat public. De grâce, sans cris ni grincements de dents.

Disons-le d’entrée de jeu, le projet au Québec n’a rien à voir avec celui de la France.

Si la réforme des retraites en France est nécessaire pour assurer l’équilibre du système, il en va tout autrement pour le RRQ, qui est en pleine santé. Il y a assez d’argent en réserve pour assurer le paiement de toutes les rentes d’ici 50 ans, ce dont on peut se réjouir… avec prudence.

Les changements proposés au Québec ne visent donc pas à faire des économies. Au contraire, les retraités en sortiraient globalement gagnants.

Pour bien comprendre, commençons par un rappel. En ce moment, on peut demander la rente dès 60 ans, mais le montant sera alors beaucoup moins élevé que si on attend à 65 ans, l’âge « normal », ou, mieux encore, jusqu’à 70 ans, l’âge maximal pour la réclamer.

Partant de là, deux options sont sur la table.

Dans le premier scénario, on reporterait l’âge minimal à 62 ans et l’âge maximal à 72 ans, d’ici 2030. Dans le second scénario, l’âge minimal passerait à 65 ans et l’âge maximal à 75 ans, d’ici 2045.

Soyons bien clairs : les retraités ne perdraient pas au change. Pour la majorité des Québécois, il est plus payant de se priver de sa rente pendant quelques années (quitte à décaisser ses économies plus rapidement pour vivre) afin de recevoir une rente plus élevée pour le restant de leurs jours.

Une rente garantie par l’État.

Pleinement indexée.

Gérée par la Caisse de dépôt, avec une expertise de pointe et des frais minimes.

Bref, une rente qui met à l’abri des soubresauts de la Bourse et protège contre le risque de survivre à ses épargnes. La sainte paix financière, quoi !

Le ministre Girard a donc raison de présenter ce projet comme un moyen d’améliorer la sécurité financière des futurs retraités, dont un nombre alarmant risque de manquer d’épargne à la retraite, avec l’espérance de vie qui s’étire.

Dans ce contexte, permettre aux gens d’attendre jusqu’à 75 ans pour obtenir une rente du RRQ beaucoup plus dodue est une excellente idée. Faisons-le ! Toutefois, il faudrait que la bonification soit plus grande passé 70 ans que ce qui est prévu dans le document de consultation pour que le jeu en vaille la chandelle.

Par contre, il vaudrait mieux laisser tomber le report de l’âge minimal à 62 ou 65 ans.

Bien sûr, la plupart des pays ont déjà repoussé l’âge de la retraite, certains jusqu’à 69 ans. Au Canada, le gouvernement Harper avait d’ailleurs annoncé le report de l’âge d’admissibilité à la pension de la Sécurité de la vieillesse de 65 à 67 ans, avant que les libéraux annulent la décision.

Mais on peut arriver au même résultat sans sortir les forceps.

Au Québec, l’âge effectif moyen de la retraite a déjà remonté de 58,4 à 63,7 ans entre 1998 et 2021. Cela reste inférieur à la moyenne du reste du Canada (64,4 ans), mais on est sur la bonne voie.

Encore plus convaincant : le taux d’activité des Québécois de 55 à 59 ans, qui est en constante augmentation depuis 25 ans, vient de dépasser la moyenne canadienne, même s’il reste du rattrapage à faire dans la tranche d’âge de 60-64 ans.

Autre signe positif : en 2016, 60 % des Québécois réclamaient leur rente du RRQ dès 60 ans. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une personne sur trois.

C’est mieux, mais c’est encore trop.

Ceux qui demandent leur rente dès que possible, tout en continuant de travailler, prennent une mauvaise décision financière en brûlant la chandelle par les deux bouts.

Mais il faut reconnaître que d’autres travailleurs ne peuvent faire autrement que de réclamer leur rente aussi jeune, parce que leur emploi est trop pénible et qu’ils n’ont pas d’économies. Ce sont souvent des personnes plus démunies dont l’espérance de vie est plus courte de sept ans, ce qui rend le report de la rente peu avantageux.

Il serait inadmissible qu’une réforme du RRQ se fasse sur le dos des pauvres. Voilà pourquoi il vaut mieux laisser l’âge d’admissibilité à 60 ans, tout en offrant davantage d’information pour s’assurer que la majorité des Québécois prennent la meilleure décision, soit le report de la rente.

Il ne sert à rien de tirer sur une fleur pour qu’elle pousse plus vite. Ça ne ferait que des dégâts. De la même manière, on n’a pas besoin de tordre le bras des Québécois pour qu’ils demandent leur rente du RRQ plus tard. La révolution tranquille du report de la retraite est déjà en marche. Et elle va se poursuivre, tout naturellement.

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