Le portefeuille fictif de La Presse

Feux jaunes en fin d’année boursière !

Après une fin de troisième trimestre barbouillée à l’encre rouge en Bourse, la fin de l’année 2021 s’annonce tumultueuse pour les investisseurs en quête de bons repères et de meilleures occasions de placement pour la suite du cycle économique de l’après-pandémie. Tour d’horizon avec les experts du Portefeuille fictif de La Presse. UN DOSSIER PrÉPARÉ PAR MARTIN VALLIÈRES

Le portefeuille fictif de La Presse

Un repli « salutaire » ?

Chaque trimestre, La Presse demande à quatre experts d’analyser la conjoncture pour faire fructifier un portefeuille fictif d’un capital initial de 100 000 $, et donc à la portée de la plupart des particuliers-investisseurs. Dans ce quatrième rendez-vous en 2021, ces experts reviennent brièvement sur le troisième trimestre sur les marchés financiers d’investissement, et ils décrivent leurs perspectives pour la suite. Aussi, ils calibrent leur répartition d’actifs individuelle pour le quatrième et dernier trimestre de 2021 en fonction d’un portefeuille équilibré de référence. C’est-à-dire établi à 60 % en actions et à 40 % en obligations et encaisse, avec des écarts de répartition limités à 10 % en plus ou en moins.

Quel constat faire du troisième trimestre 2021 ?

Candice Bangsund,

vice-présidente et gestionnaire de portefeuille, Répartition d’actifs globale, Fiera Capital

« L’optimisme des investisseurs boursiers s’est quelque peu atténué au troisième trimestre face aux signaux d’un ralentissement de la croissance économique mondiale, ainsi que de l’accélération des pressions inflationnistes et de la “normalisation” de la politique monétaire des principales banques centrales.

« De plus, les inquiétudes économiques, financières et réglementaires émanant de la Chine ont aussi affecté le sentiment des investisseurs, ce qui a contribué au rebond de la volatilité baissière sur les marchés financiers en fin de trimestre. Ainsi, les marchés boursiers mondiaux ont terminé le troisième trimestre en légère baisse, avec l’indice “MSCI mondial tous pays” en recul de près de 1 %.

« Les marchés boursiers des économies développées ont surperformé par rapport aux marchés émergents. Alors que les marchés canadien et américain ont réussi à préserver des gains modestes, les marchés émergents se sont largement repliés en raison des craintes de contagion financière provenant de la Chine et sa gestion de la crise d’endettement du géant immobilier et financier Evergrande. »

Michel Doucet

vice-président, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuilles, Desjardins Gestion de patrimoine

« Le repli des marchés boursiers survenu en fin de troisième trimestre ne m’a pas vraiment surpris, d’autant plus que les principaux marchés, aux États-Unis notamment, étaient rendus à des multiples de valeur un peu étirés, et que les investisseurs cherchaient un prétexte pour effectuer des prises de profit.

« En revanche, ce qui m’a le plus surpris à la fin du trimestre, c’est l’augmentation significative du prix du gaz naturel : de l’ordre de 127 % depuis le début de l’année et de 62 % durant le seul troisième trimestre.

« Par ailleurs, je suis un peu étonné de la persistance du taux d’inflation aux États-Unis depuis le rebond du printemps dernier, alors qu’il se maintient à plus du double – environ 5,5 % – du taux cible de 2 % de la Réserve fédérale [Fed].

« À mon avis, cette persistance de l’inflation signale l’ampleur et la durée encore indéterminée des pressions économiques engendrées par les perturbations majeures des chaînes d’approvisionnement après le choc de la pandémie dans les usines et les transports. Ça témoigne aussi de l’impact des pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans plusieurs secteurs-clés des principales économies du monde. »

Martin Lefebvre

chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Malgré le repli survenu à la fin de septembre, le troisième trimestre a tout de même été le sixième trimestre de suite de gains sur les marchés boursiers nord-américains.

« Dans ce contexte, je considère que ce repli était presque bienvenu après un épisode anormal de 240 jours consécutifs de hausse des valeurs, et sans l’habituel repli passager d’au moins quelques points de pourcentage.

« Un nombre croissant d’investisseurs boursiers étaient rendus en mode de “prise de profits”. Il s’en fallait alors de peu pour que la convergence de certains facteurs macroéconomiques considérés comme défavorables – pressions inflationnistes et resserrement devancé de la politique monétaire, tumultes financiers et boursiers en Chine, ralentissement de la croissance économique face aux pénuries de matériaux et de main-d’œuvre – ne déclenche un épisode de repli en Bourse. »

Hugo Ste-Marie

directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« Le troisième trimestre s’est terminé avec un rebond marqué de la volatilité dans les marchés financiers. D’ailleurs, pour la première fois cette année, deux des six indices de catégories d’actifs dans le Portefeuille fictif ont baissé durant le troisième trimestre.

« Ce rebond de volatilité découle de la confluence de divers facteurs négatifs : le rebond de la pandémie avec le variant Delta, les discussions interminables à Washington sur le relèvement du plafond de la dette du gouvernement américain, la réduction des achats obligataires de la Réserve fédérale [Fed], les craintes d’un scénario économique de “stagflation” ainsi que les craintes de répercussions en Asie d’une faillite éventuelle du géant immobilier et financier Evergrande en Chine.

« En contrepartie, je constate que le repli d’un indice boursier phare comme le S&P 500 aux États-Unis est survenu à la fin de septembre après sept mois consécutifs de gains forts. Et que ça correspond encore cette année à l’habituelle saisonnalité négative en Bourse en début d’automne. »

Quelles perspectives pour la suite ?

Candice Bangsund,

vice-présidente et gestionnaire de portefeuille, Répartition d’actifs globale, Fiera Capital

« L’économie mondiale est en train de passer d’un cycle de reprise rapide d’après-pandémie à un cycle de croissance plus normalisée. Même moins vigoureuse, la croissance économique mondiale devrait rester supérieure à la moyenne jusqu’en 2023, au fur et à mesure que le risque pandémique s’atténue et que les activités socioéconomiques reviennent à la normale.

« En contrepartie négative, le taux d’inflation a dépassé le niveau cible des banques centrales dans la plupart des grandes économies développées. En réponse, les dirigeants de politique monétaire ont commencé à lever le pied de l’accélérateur en réduisant progressivement les mesures de relance d’urgence de l’économie.

« De plus, des facteurs de risque surgissent ces temps-ci, en Chine notamment, qui pourraient remettre en question la force et la durabilité de la reprise économique mondiale alors qu’elle demeure bien intégrée dans les attentes des investisseurs boursiers. »

Michel Doucet

vice-président, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuilles, Desjardins Gestion de patrimoine

« Malgré ce nouvel épisode de repli en Bourse, peu surprenant et presque salutaire à ce moment-ci, je demeure positif envers les marchés des actions sur un horizon de 12 à 18 mois.

« Le cycle économique amorce une phase dynamique qui est soutenue par la persistance de politiques monétaires très accommodantes, la résurgence d’une forte demande en biens et services par les consommateurs et les entreprises riches en liquidités, et une nouvelle vague d’investissement des entreprises dans leurs capacités de production afin de contrer l’impact des pénuries de main-d’œuvre qualifiée.

« Cela dit, je demeure prudent à très court terme parce que le repli boursier pourrait encore s’accentuer de quelques points de pourcentage avant de se stabiliser. Et qu’il pourrait devenir une autre occasion d’investissement additionnel ou de rééquilibrage de portefeuille dans des titres de valeur descendus à meilleur prix, avec un meilleur potentiel de rendement pour la suite du cycle économique et boursier. »

Martin Lefebvre,

chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Après avoir atteint des creux et des sommets d’une ampleur historique en moins de deux ans, c’est presque sûr que le taux de croissance de l’économie va décélérer à un niveau un peu plus normal – et soutenable – au cours des prochains trimestres.

« Cela dit, je ne m’attends pas à ce que cette décélération de la croissance puisse compromettre une progression plus normale des prochains résultats et des bénéfices des entreprises, après les rebonds exceptionnels depuis un an.

« Par conséquent, j’estime que les perspectives de risque/rendement parmi les principaux types d’investissements financiers demeurent plus favorables aux marchés des actions en Bourse par rapport aux marchés obligataires.

« D’autant plus que les marchés obligataires sont de plus en plus à risque de dépréciation en cas d’un resserrement de politique monétaire [hausse de taux] qui serait devancé à la fin de l’année 2022, au lieu de la mi-année 2023 tel que ce qui était envisagé jusqu’à récemment. »

Hugo Ste-Marie

directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« La confluence de plusieurs inquiétudes d’ordre économique et financier qui a fait reculer les marchés boursiers en septembre pourrait durer quelques semaines. Par conséquent, je ne serais pas surpris par un repli additionnel de l’ordre de 2 % à 4 % à très court terme.

« Cela dit, j’ai noté que les secteurs défensifs sur les bourses américaine et canadienne ont sous-performé à la fin du troisième trimestre, ce qui est très inhabituel lors d’un épisode de repli.

« De plus, les secteurs qui étaient déjà à plus hauts multiples de valorisation ont continué de surperformer, ce qui était aussi discordant avec le scénario habituel des épisodes de repli en Bourse.

« Pendant ce temps, la résurgence des cas de COVID-19 liés au variant Delta aux États-Unis, qui a fait craindre un autre coup de frein sur la reprise économique, a commencé à s’estomper.

« Ces observations me suggèrent que le récent repli boursier pourrait être très passager. D’autant plus que les perspectives économiques à moyen terme demeurent favorables pour la progression “normalisée” des résultats des entreprises après les rebonds exceptionnels – et insoutenables – de la sortie de la crise de la pandémie. »

Où en est votre répartition d’actifs ?

Candice Bangsund

vice-présidente et gestionnaire de portefeuille, Répartition d’actifs globale, Fiera Capital

« Le potentiel de risque baissier sur les marchés financiers commence à dépasser le potentiel de surprises positives, ce qui augmentera les épisodes de volatilité alors que les investisseurs se soucient des perspectives économiques et de la normalisation de la politique monétaire.

« Par ailleurs, même si la croissance économique mondiale devrait rester ferme, je considère qu’une grande partie de la hausse des bénéfices des entreprises a été réalisée, et qu’elle est déjà escomptée dans les valeurs boursières.

« Aussi, les estimations des bénéfices futurs sont devenues de plus en plus optimistes, avec trop peu d’égard pour l’impact d’un ralentissement de la croissance économique et de l’inflation des prix des matières premières et des coûts de main-d’œuvre.

« Par conséquent, je soustrais 10 points de pourcentage à ma répartition totale en actions tout en triplant ma répartition d’encaisse, qui passe de 5 % à 15 %.

« Parmi mes répartitions en actions, je continue de surpondérer les actions canadiennes [35 %], tout en sous-pondérant davantage ma répartition en actions américaines et internationales [EAEO pour Europe, Asie et Extrême-Orient].

« En faveur des actions canadiennes, je considère que la conjoncture économique qui favorise la hausse des prix des matières premières et la remontée des taux d’intérêt obligataires est de bon augure pour les bénéfices des secteurs cycliques qui dominent l’indice S&P/TSX, tels que les services financiers, les ressources et l’énergie.

« Du point de vue de la valorisation, l’indice S&P/TSX a rarement été aussi bon marché par rapport à ses pairs mondiaux, ce qui laisse présager un meilleur potentiel de surperformance à court et à moyen terme. »

Michel Doucet,

vice-président, stratège d’investissement et gestionnaire de portefeuilles, Desjardins Gestion de patrimoine

« D’abord, considérant les inquiétudes suscitées en Asie par les déboires du géant financier et immobilier Evergrande en Chine, je réduis de moitié [de 5 % à 2 %] ma répartition de portefeuille en actions des marchés émergents pour le quatrième trimestre.

« J’abaisse aussi de 10 % à 7 % ma répartition vers les marchés boursiers des économies développées d’outre-mer [EAEO]. La raison principale ? Du côté de l’Europe, j’attends de voir la nouvelle trajectoire de l’Allemagne – la première économie de la zone euro – après ses récentes élections nationales.

« En contrepartie, je rehausse de 27 % à 28 % ma répartition en actions américaines. Parce que, en dépit d’un nouvel épisode de volatilité en Bourse et de grands tumultes budgétaires à Washington, le cycle de croissance de l’économie et des résultats des entreprises, même ralenti, demeure des plus favorables pour l’avenir prévisible.

« En parallèle, je rehausse ma répartition en actions canadiennes de 28 % à 33 %.

« Parce que, en situation de déséquilibre persistant entre l’offre et la demande de ressources et de produits industriels, additionné d’une prochaine remontée de taux d’intérêt, les actions de type “valeur” dans les secteurs cycliques du marché boursier devraient être favorisées.

« Or, il s’agit de secteurs comme les matières premières, l’énergie et les services financiers qui sont très présents à la Bourse canadienne. »

Martin Lefebvre,

chef des placements et stratège, Banque Nationale

« Je demeure positif à moyen terme envers le potentiel de rendement du marché des actions par rapport au marché obligataire. Mais je m’attends aussi à de la volatilité accrue et à des performances plus modestes en Bourse.

« Considérant les nombreux facteurs de tensions financières et économiques qui interpellent les marchés ces semaines-ci, je préfère jouer de prudence avec ma répartition d’actifs en portefeuille.

« Je réduis ma répartition totale en actions d’un point de pourcentage à 68 %, et celle en obligations, de 28 % à 26 %. En contrepartie, je double ma pondération en encaisse, de 3 % à 6 %.

« Parmi les principaux marchés d’actions, je résorbe ma surpondération antérieure dans les marchés émergents [de 9 % à 5 %] en raison des tumultes financiers et boursiers en Chine, et en l’absence de signaux plus probants de la part des autorités financières et gouvernementales [risque d’insolvabilité du géant immobilier et financier Evergrande, interventions régulatoires dans de grandes entreprises cotées en Bourse, etc.].

« Entre-temps, je garde inchangées mes répartitions en actions américaines [à 21 %] et internationales [EAEO, à 16 %]. En contrepartie, je rehausse ma répartition en actions canadiennes de 23 % à 26 %. Pour deux raisons principales.

« En premier lieu, la conjoncture économique est devenue favorable aux marchés boursiers qui sont plus fortement pondérés en titres cycliques et de type “valeur”. Or, une telle conjoncture tend à favoriser le marché canadien par rapport au marché américain, qui est plus axé sur les titres de croissance.

« En second lieu, avec ses valorisations d’actions plus modestes que chez le voisin américain, le marché boursier canadien représente un risque baissier moindre en cas de repli accentué des marchés au cours des prochaines semaines. »

Hugo Ste-Marie,

directeur en stratégie de portefeuille et analyse quantitative, Banque Scotia Marchés mondiaux

« Malgré quelques remous passagers, les perspectives économiques de l’après-pandémie demeurent très favorables pour une bonne continuité de la croissance des résultats des entreprises. Le potentiel de rendement à moyen terme du marché des actions en Bourse demeure supérieur à celui des marchés obligataires.

« Ainsi, dans ma répartition d’actifs pour le quatrième trimestre, je laisse inchangées mes pondérations totales en actions [70 %] et en obligations [30 %], tout en maintenant mon encaisse à zéro.

« Parmi les catégories d’actions, j’abaisse d’un point ma répartition dans les marchés émergents, par prudence face aux inquiétudes suscitées en Chine par sa gestion de crise chez le géant immobilier et financier Evergrande.

« Mais je transfère ce point de pourcentage vers ma pondération en actions canadiennes [de 27 % à 28 %]. Pourquoi ? J’anticipe que les secteurs les plus influents sur la Bourse canadienne [matières premières, services financiers, énergie] continueront de profiter le plus des tendances fortes dans l’économie : hausse de la demande et des prix des matières premières et de l’énergie, remontée des taux de rendement obligataires, croissance soutenue de l’économie nord-américaine.

« En contrepartie, je laisse inchangée ma pondération de 20 % en actions américaines [égale au portefeuille équilibré de référence] et je maintiens à 17 % ma surpondération en actions internationales [EAEO].

« En Europe en particulier, j’anticipe un regain de valeur boursière de l’important secteur des services financiers avec la remontée des taux de rendement obligataires. »

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