La septième saison

Une des premières choses que j’ai apprises sur les Atikamekws, c’est que ces derniers n’ont pas quatre saisons, mais bien six. En plus des quatre saisons que l’on connaît tous, il y a aussi un préhiver et un préprintemps. Vous savez, cette période de laquelle on vient tout juste de sortir ? Celle où la gadoue meuble les trottoirs, la pluie froide, le début des sucres, le passage obligé vers les bourgeons, le soleil et la chaleur printanière ? Pas fou, hein ? Deux minisaisons qui trouvent parfaitement leur place au sein du bien connu quatuor.

Pourtant, la réalité atikamekw, ce n’est pas que les saisons de la terre. Il en existe aussi une autre, imposée celle-là : la saison des coupes forestières qui, normalement, commence à la fin mai de chaque année.

Depuis février dernier, plusieurs chefs de territoire atikamekw ont érigé un campement de sensibilisation sur la route de terre qui relie Manawan à Saint-Michel-des-Saints, la ville la plus proche. Une grande route de terre qui n’en finit plus de voir défiler des camions remplis de bois. Ils sont de plus en plus nombreux. Cette semaine, ils sont une vingtaine de chefs sur une possibilité de 32. Leur famille est présente également. Le territoire, c’est l’affaire de tout le monde. Il y a quelques jours, le chef héréditaire wet’suwet’en Na’moks s’est également déplacé du côté du kilomètre 60 de la longue route. Une bataille similaire, par des nations différentes, contre l’empiétement sur le territoire et l’exploitation de la ressource, d’un bout à l’autre du pays.

Les Atikamewks en ont assez de voir leur territoire piétiné, la vie leur filer entre les doigts. Leur culture aussi. Une culture enchâssée dans une terre qu’ils habitent, qu’ils connaissent, qu’ils vivent depuis des millénaires.

Notcimik, c’est « forêt » en langue atikamekw. Ça veut aussi dire « là d’où je viens ». Mais que restera-t-il de ces racines identitaires si tout est détruit à petit feu ? C’est la question que posent plusieurs aînés, femmes et chefs de territoire.

Le ras-le-bol des Atikamekws ne date pas d’hier. En 2014, ils déclaraient unilatéralement leur souveraineté sur leur territoire. Ils ont essayé la méthode forte en bloquant des chemins de fer, des chemins forestiers puis la méthode douce en créant des comités mixtes, se sont pliés aux consultations, ont rédigé des ententes, réclamé un moratoire qu’ils se sont finalement donné eux-mêmes. Les Atikamekws n’ont, à ce jour, toujours pas repris un réel contrôle du territoire qui les a vus grandir depuis des temps immémoriaux.

Entre la famille d’Henri Dubé qui accuse la Scierie St-Michel d’avoir ouvert un chemin sur son érablière sans son consentement et l’aîné Jo Ottawa qui se dit exaspéré par les tactiques et pressions constantes exercées par les entreprises, les rangs grossissent, les appuis grandissent, et les Atikamekws se font entendre.

Les Atikamekws sont patients. C’est une des leçons que j’ai apprises à leur contact. Ils vivent un peu plus au rythme de la terre et de ses saisons que nous dans le Sud. Ils prennent le temps de faire les choses, d’observer, d’apprendre le territoire.

Le vieux Edmond Dubé me racontait de son vivant tout ce que le bouleau a à offrir. Il me disait de ne pas marcher sur ces plantes, que celles-là étaient bonnes pour les maux de tête. Les choses qu’on n’apprend pas dans les livres, mais qui ont une valeur inestimable. L’apprentissage d’une vie. Les choses que l’on transmet de génération en génération comme des secrets précieux. Des secrets trop longtemps tus par le son des bulldozers ou des abatteuses.

Je regardais une carte mise au point par l’Université du Maryland qui permet de voir la perte du couvert forestier jusqu’en 2019 partout en Amérique. Un outil formidable qu’Espaces autochtones a partagé dans un de ses nombreux articles sur le sujet. Mon focus s’est fait sur le territoire atikamekw, puis s’est élargi au Québec entier. C’est rouge. Pas partout, mais c’est rouge à 40 %, je dirais. Là où il y a des arbres. Plus dans certains secteurs. En regardant tout ça, je me suis souvenue de mon professeur d’écologie qui nous disait : « Vous savez, les arbres que vous voyez sur le bord des autoroutes qui ont l’air de dire que la forêt est pleine derrière, c’est une parure, une supercherie. On n’a laissé des arbres qu’en bordure pour faire croire que la forêt derrière est forte et luxuriante. La vérité, c’est qu’à vol d’oiseau, il ne reste plus grand-chose. » Cette carte, c’est un peu ça. On morcelle dans le Nord, on laisse un peu dans le Sud, on morcelle dans l’Ouest et on laisse un peu dans l’Est, et on recommence un peu plus loin. Du vert ici et là et du rouge diffus au travers, comme une blessure qui ne guérit pas.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.