Nomadland

Des nouvelles d’Amérique

Après avoir remporté le Lion d’or à la Mostra de Venise et le prix du public au festival de Toronto, ayant aussi figuré au sommet de nombreux palmarès des plus beaux films de 2020 (dont le nôtre), le superbe long métrage de Chloé Zhao prend enfin l’affiche chez nous.

En s’inspirant d’un livre que Jessica Bruder a publié en 2017, Nomadland – Surviving America in the Twenty-First Century, la réalisatrice sino-américaine trace un portrait empreint d’humanisme, bien ancré dans une époque charnière où se fissurent inexorablement les fondements mêmes sur lesquels s’est construit le rêve américain.

Au cœur du récit se trouve Fern (Frances McDormand), une sexagénaire qui, comme tant de ses compatriotes, a vécu dans une petite agglomération dont l’existence était uniquement due à la présence d’une grande entreprise. Après plus de huit décennies, la société a dû se résoudre à cesser ses activités dans la foulée de la récession de 2008. Maintenant veuve, Fern a choisi de se débrouiller à l’extérieur d’un système qui semble ne plus pouvoir rien lui offrir de toute façon. Cette femme se plaît d’ailleurs à dire qu’elle n’est pas sans abri, mais plutôt sans maison, laissant entendre par là qu’elle se plaît bien dans cette vie de nomade. Elle roule sans destination précise pour parfois se poser avec son véhicule déglingué dans un endroit, créer des liens avec ceux qui s’y trouvent, gagner des sous en acceptant n’importe quel boulot.

D’une grande authenticité

Chloé Zhao, qui signe aussi le scénario de son film en plus de le produire et d’en assurer le montage, poursuit ici une démarche singulière, amorcée grâce à Songs My Brothers Taught Me, qui l’a révélée, et, surtout, The Rider. Dans ce dernier film, un western contemporain pleinement assumé, encensé par la critique, elle proposait une docufiction construite autour de l’histoire de Brady Jandreau, un authentique cowboy sioux lakota qui a dû renoncer à faire du rodéo après avoir subi un grave accident.

Nomadland est un peu fait du même matériau, dans la mesure où l’on sent ici une volonté d’utiliser la fiction – et la mythologie que peut apporter le cinéma – pour atteindre une authenticité qui pourrait plus difficilement être évoquée de façon aussi juste. Là réside la richesse de la vision de Chloé Zhao. Son film célèbre un certain mode de vie, né de la nécessité de survivre dans le monde hyper performant et hyper compétitif de l’Amérique du XXIsiècle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la plupart des gens que Fern rencontre – joués par des non-professionnels (David Strathairn mis à part) – sont en voie d’atteindre l’âge de la retraite ou l’ont dépassé depuis longtemps.

Nomadland évoque ainsi la résilience d’individus que le système rejette parce que leur productivité ne correspond plus à ses besoins. Et qui lui font en retour un doigt d’honneur en se « réinventant », offrant même parfois au monde une meilleure version d’eux-mêmes.

Cela dit, la cinéaste se garde bien de proposer une vision idyllique, même si cette traversée du continent, du Dakota du Sud jusqu’à la Californie, est emplie d’une conception mythique de l’Amérique. La trame musicale, signée Ludovico Einaudi, contribue également au climat nostalgique dans lequel baigne tout le film. Surtout, Chloé Zhao imprègne chaque image d’un humanisme profond sans rien souligner, confirmant ainsi son statut de cinéaste exceptionnelle.

Nomadland est aussi porté par la sublime performance de Frances McDormand. L’actrice, citée aux Oscars, se fond avec aisance dans cet univers dépouillé, qui convient merveilleusement à son statut d’antistar.

En salle dès ce vendredi en version originale et en version originale avec sous-titres français. Aussi offert sur la plateforme Star de Disney+.

Drame

Nomadland

Chloé Zhao

Avec Frances McDormand, Linda May, Bob Wells

1 h 48

* * * *

Quo vadis, Aida ?

Dur rappel de l’histoire

SYNOPSIS

En 1995 à Srebrenica, une traductrice, au service d’une base des Nations unies contrôlée par des Casques bleus néerlandais, tente de protéger son mari et ses deux fils adolescents alors que la crise s’aggrave. L’armée de la république serbe de Bosnie vient de prendre d’assaut la ville, pourtant désignée zone sécuritaire par l’ONU.

Dès Grbavica, son premier long métrage, la cinéaste bosniaque Jasmila Žbanić s’est imposée sur la scène internationale en remportant l’Ours d’or du festival de Berlin en 2006. Cette année, Quo vadis, Aida ? se retrouve aux Oscars parmi les cinq finalistes dans la catégorie du meilleur film international. La réalisatrice, née à Sarajevo, nous offre sans contredit l’une des œuvres cinématographiques les plus puissantes du moment. Si ce long métrage, inspiré par l’un des évènements les plus tragiques survenus en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, pouvait disposer d’une campagne digne de ce nom auprès des membres votants de l’Académie, il pourrait sans doute remporter la statuette dorée. Et ce serait mérité.

Dans son film, Jasmila Žbanić reconstitue le massacre de Srebrenica, en juillet 1995, à travers l’histoire d’Aida et de sa famille. Traductrice, cette résidante de la petite ville bosniaque se révèle indispensable pour relayer à ses concitoyens les messages des Casques bleus, débordés et impuissants, d’où sa présence à l’intérieur d’un camp où ne peuvent s’entasser plus de 5000 personnes. À l’extérieur, cinq ou six fois plus de compatriotes désespérés sont retenus derrière les barrières, parmi lesquels le mari et les fils d’Aida.

Le récit relate les efforts que fait Aida pour assurer d’abord la sécurité des siens. Comme spectateur, nous sommes ainsi plongés dans l’angoisse totale découlant de l’incertitude, avec ce pressentiment que la folie des hommes finira par emporter tout le reste. L’inéluctable dénouement, sobrement illustré mais combien fort, glace le sang. Et rappelle à quel point toute cette horreur liée au « nettoyage ethnique » durant la guerre de Bosnie-Herzégovine a eu lieu dans l’indifférence générale du monde, il y a à peine un peu plus de 25 ans.

Entourée d’excellents acteurs, qui, nous étant inconnus pour la plupart, en deviennent d’autant plus authentiques, Jasna Đuričić offre une saisissante performance dans le rôle d’Aida, du genre de celles qui nous resteront longtemps en mémoire.

Quo vadis, Aida ? est à l’affiche en salle à Montréal, en version originale avec sous-titres anglais. Il est aussi offert en ligne sur plusieurs plateformes, notamment iTunes, Amazon, Cogeco, Bell, Telus, Rogers et Boutique Cineplex.

Drame

Quo vadis, Aida ?

Jasmila Žbanić

Avec Jasna Đuričić, Izudin Bajrović, Boris Isaković

1 h 41

* * * *

Coded Bias

L’éthique douteuse des algorithmes

SYNOPSIS

Des chercheuses se penchent sur l’impact de l’intelligence artificielle et des algorithmes dans nos vies quotidiennes. Leurs conclusions donnent froid dans le dos. Non seulement les appareils de reconnaissance faciale se trompent, mais ils font aussi de la discrimination liée à la race et au sexe.

L’intelligence artificielle a-t-elle une éthique ? Les algorithmes sont-ils racistes et sexistes ? La dernière frontière de nos vies privées a-t-elle été dynamitée par les téléphones intelligents, silencieux collecteurs de données personnelles ?

Certes, le sujet n’est pas neuf. Mais il est exploré ici dans un film solide, clair, documenté, allant droit au but et accordé au féminin. Des principaux intervenants (chercheurs, militants, journalistes), la très grande majorité sont en effet des femmes dont les recherches et les idées ont été entendues.

Il faut parfois, souvent même, se méfier des documentaires qui ont une cause précise à défendre. Ils peuvent avoir tendance à sombrer dans l’esbroufe et brouiller les pistes dans un « show de boucane ». Bref, à privilégier le contenant par rapport au contenu.

Ce n’est pas le cas ici où tout commence au très réputé Massachusetts Institute of Technology (MIT). Une chercheuse, Joy Buolamwini, a la surprise de sa vie en découvrant que l’exactitude des appareils de reconnaissance faciale augmente quand on est un homme blanc.

De là, on se transporte à Londres et en Angleterre, pays des caméras de surveillance, où des cas d’erreurs d’identification qui mènent à des arrestations sont relevés. Puis, on saute jusqu’en Chine où l’individu n’est rien sans la reconnaissance faciale.

Une autre séquence, tournée dans un HLM de Brooklyn, fait la démonstration d’une inquiétude généralisée à toutes les classes face aux pouvoirs de ces technologies.

Sorti en 2020 au festival de Sundance, le film revient sur le roman de George Orwell 1984 pour nous rappeler que le pouvoir totalitaire dépasse de loin la querelle géopolitique entre l’Est et l’Ouest.

S’il ne verse pas dans le sensationnel, ce film a toutefois le défaut de plusieurs autres documentaires du genre, à savoir que toutes les opinions exprimées sont du même côté. A-t-on essayé d’avoir d’autres versions ? On ne le sait pas. À défaut de cela, on nous indique que, dans les dernières années, des villes et des entreprises (dont Amazon) ont reculé ou pris des mesures pour mieux encadrer l’usage de cette technologie. Voilà qui est éloquent !

Offert sur Netflix

DOCUMENTAIRE

Coded Bias

Shalini Kantayya

Avec Joy Buolamwini, Cathy O’Neil, Meredith Broussard

1 h 26

* * * 1/2

Garçon chiffon

Un film attachant, malgré les écueils

SYNOPSIS

Après avoir détruit une relation amoureuse à cause de sa jalousie maladive, un acteur dont la carrière n’a jamais vraiment pris son envol rend visite à sa mère dans le Limousin et profite de ce recul pour faire le point sur sa vie.

Nicolas Maury a été révélé au public international grâce à la série Appelez mon agent (Dix pour cent est le titre original en France), dans laquelle il campe Hervé, cet agent d’artiste à la voix haut perchée, toujours un peu à côté de ses pompes, personnage homosexuel bien assumé qu’un mal-être traverse néanmoins.

Pour son premier long métrage à titre de cinéaste, l’acteur a imaginé une histoire autour d’un personnage un peu similaire, creusant toutefois davantage l’aspect plus dramatique d’un homme-enfant dont la vie atteint ce point où plus rien ne semble fonctionner, sur aucun plan. Nicolas Maury prend même le pari de proposer au départ un personnage insupportablement jaloux – du genre de ceux qui n’hésitent pas à épier l’être aimé pour valider leurs soupçons –, pour lequel on se demande s’il sera même possible d’éprouver le moindre élan empathique.

Se sentant humilié dans son couple (Arnaud Valois incarne l’amoureux qui n’en pourra plus de cette jalousie maladive) tout autant que dans sa profession (le passage où on lui retire un rôle est particulièrement cruel), Jérémie, qu’incarne Maury lui-même, retourne chez lui en province, auprès de sa mère aimante. Un peu comme si cette façon de revenir à soi pouvait lui permettre, peut-être, de grandir enfin.

Mêlant la comédie et le drame, Garçon chiffon a parfois du mal à trouver sa bonne tonalité. D’autant que le récit n’évite pas les flottements. Ponctué de participations de comédiens vedettes (Isabelle Huppert ne fait que passer à l’écran, mais Laure Calamy, partenaire d’Appelez mon agent, nous fait un bon numéro dans le rôle d’une réalisatrice qui pète les plombs), ce film, attachant malgré ses écueils, est aussi marqué par la rencontre avec Nathalie Baye, superbe dans le rôle de la mère, si proche de son « chiffon ».

En salle dès ce vendredi

Comédie dramatique

Garçon chiffon

Nicolas Maury

Avec Nicolas Maury, Nathalie Baye, Arnaud Valois

1 h 50

* * *

Thunder Force

Comme dans la cour d ’école

SYNOPSIS

Inséparables durant leur enfance et leur adolescence, Lydia et Emily ont pris des chemins opposés à l’âge adulte. Le soir d’un conventum, alors que des mécréants aux superpouvoirs veulent prendre le contrôle de Chicago, elles renouent et décident de prendre les choses en main. Quitte à virer la ville sens dessus dessous.

Qui, dans son enfance, n’a pas rêvé de devenir un superhéros afin de remettre à leur place les méchants de la cour d’école harcelant les plus faibles ? C’est là l’essence de cette comédie de superhéroïnes dont l’approche est très différente des films du même genre.

Ici, le pouvoir est entièrement au féminin et fait abstraction des dictats de l’apparence et de la société. Lydia (Melissa McCarthy) et Emily (Octavia Spencer) forment un couple déluré de vieilles amies forcées d’affronter le gang des Mécréants, dont le « King » (Bobby Cannavale) est candidat à la mairie.

Une des qualités de Thunder Force réside dans le fait qu’on ne se prend pas du tout au sérieux. Au lieu d’avoir une orgie d’effets spéciaux de bout en bout, on nous propose des segments terre à terre. C’est tantôt très gamin (Emily joue à Fortnite avec la fille de Lydia) et tantôt attendrissant.

En fait, sans trop insister, le film s’intéresse aux amis d’enfance qui se retrouvent après avoir suivi des parcours très différents. Ce qui nous ramène à la cour d’école.

Le film emprunte aussi beaucoup à la bande dessinée, comme le spectateur le verra dans les génériques d’ouverture et de fermeture, ainsi que dans les personnages de la méchante Laser (Pom Klementieff) et du très ambivalent The Crab (Jason Bateman).

À l’image des films précédents qu’il a réalisés (Tammy, The Boss, Life of the Party), Ben Falcone fait équipe avec sa femme Melissa McCarthy pour proposer une comédie désopilante.

Dans l’ensemble, le résultat est correct. Le ton n’est pas toujours juste, les gags manquent parfois de fini. À notre avis, les meilleurs punchs passent par les mots (les boutades) et non par la mise en scène, parfois incertaine.

En fait, ce film aurait gagné à être vu en groupe, dans une salle de cinéma. Son impact aurait sans doute été plus efficace.

Offert sur Netflix

Comédie de superhéroïnes

Thunder Force

Ben Falcone

Avec Melissa McCarthy, Octavia Spencer, Jason Bateman

1 h 47

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Senior Moment

Aimable, mais sans envergure

SYNOPSIS

Pilote retraité de la NASA et amateur de rutilantes voitures, Victor Martin perd son permis pour cause de conduite dangereuse. Alors qu’il entreprend les démarches pour récupérer le précieux document, il rencontre Caroline, propriétaire d’un restaurant santé, dans les transports en commun. Dès lors, sa vie changera du tout au tout.

Mine de rien, William Shatner a passé la barre des 90 ans il y a quelques semaines. On dit mine de rien, car à le voir aller dans le long métrage Senior Moment, on ne le croirait pas, tellement ce Montréalais d’origine tient la forme. Est-ce suffisant pour faire de ce long métrage, sa plus récente contribution au cinéma, un bon film ? Pas du tout.

Rempli de clichés dignes de mauvaises pièces de théâtre d’été, farci de quelques passages de « vieux mononcles » et bidouillé de ressorts dramatiques usés, Senior Moment vous arrachera peut-être quelques sourires. Mais personne dans l’équipe ne sortira smoking ou robe de soirée en vue d’un quelconque gala (peut-être les Razzies en 2022).

Campé dans la ville californienne cossue de Palm Springs, le film explore pourtant un thème des plus intéressants : le désir des personnes âgées refusant qu’on les range dans la case du « passé ». Les personnages de ce film veulent vivre au présent, en faisant de leur mieux, et que leur entourage les considère comme des individus à part entière dans la société. Qui oserait contester cela ?

D’ailleurs, l’amour naissant entre Victor et Caroline (Jean Smart) est beau à regarder, notamment par une scène de baiser des plus sympathiques. On a envie de croire à cet amour et aux autres sentiments qu’il draine, telle la jalousie enfantine de Victor.

Malheureusement, le reste de la proposition n’est pas à la hauteur. Ainsi, l’histoire secondaire de la voiture volée que Victor cherche à récupérer est davantage plaquée qu’approfondie, comme si les scénaristes n’avaient plus d’idées.

Dans le rôle de Salvatore Spinelli, meilleur ami (et pire conseiller) de Victor, on retrouve Christopher Lloyd, nul autre que l’attachant « Doc » de Back to the Future. On lui a toutefois créé ici un personnage désespérément caricatural.

Aimable, Senior Moment est donc un film qui ne fera pas date.

Offert en VSD

COMÉDIE ROMANTIQUE

Senior Moment

Giorgio Serafini

Avec William Shatner, Jean Smart, Christopher Lloyd

1 h 32

* * 1/2

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