Le meurtre préventif légalisé

Le Wisconsin est l’un de ces États où l’on peut se promener avec une arme à feu sans permis, pourvu qu’elle soit visible.

La théorie étant qu’un « bon citoyen » porte son arme au vu et au su de tous, en toute transparence, tandis qu’un criminel voudra la cacher. Ça prend donc un permis pour une arme dissimulée, mais aucun si l’arme est montrée.

Je me suis déjà fait ordonner de mettre une bière dans un sac en sortant d’un dépanneur au Texas. Car voyez-vous, les lois open carry (porter ouvertement) s’appliquent aux Smith and Wesson, mais pas aux Budweiser.

N’allez donc pas blâmer le jury d’avoir acquitté vendredi Kyle Rittenhouse. Il a appliqué les lois assez larges de cet État sur la légitime défense. La question est plutôt : comment se fait-il qu’un adolescent de 17 ans soit allé jouer à la police devant la foule avec un AR-15 chargé à bloc sans que ce soit illégal ?

Des pans entiers de ce pays tolèrent, encouragent ou célèbrent les justiciers improvisés qui vont jouer aux flics et descendre des gens non armés.

Le cas de Rittenhouse est l’illustration de cette justice parallèle pathologique, mais légale.

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À l’été 2020, partout aux États-Unis, des manifestations Black Lives Matter ont suivi l’assassinat de George Floyd aux mains de policiers à Minneapolis. À Kenosha, ville de 100 000 habitants au Wisconsin, un jeune Noir a été criblé de balles par la police à la fin d’août. Des manifestations et des émeutes ont suivi.

C’est ici qu’entre en scène l’ado Rittenhouse, venu « protéger » un vendeur d’automobiles avec d’autres.

Il y a de la casse ce soir-là en ville. L’antiémeute est présente, et de nombreux incendies éclatent dans les rues.

Rittenhouse se retrouve dans la rue face à une première personne qui le pourchasse en le menaçant… sans arme. En reculant, il tire quatre fois sur lui avec des balles de type militaire. Un peu plus loin, en courant, il trébuche ; un homme le frappe à coups de skateboard sur la tête ; il se redresse et le tue. Finalement, un troisième homme, armé celui-là, le met en joue ; Rittenhouse lui tire dessus et le blesse.

Devant deux accusations de meurtre, une accusation de tentative de meurtre et des accusations d’utilisation dangereuse d’une arme à feu, il a plaidé la légitime défense. Et il a convaincu le jury.

Pourquoi ? Parce que la loi du Wisconsin permet de se défendre contre une menace de blessure, y compris avec une arme à feu.

Même si c’est lui, en se promenant avec un AR-15, qui a provoqué la panique, lui qui a incité les manifestants à tenter de le maîtriser.

Le jury a apparemment conclu qu’il croyait sincèrement être en danger, ce qui justifiait sa « réplique ».

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Est-ce délirant ? Oui. Et non. Dans la logique restreinte de l’accusation, ça se tient : ce qui comptait dans le procès, c’était l’état d’esprit de l’accusé pris à partie, qui avait peur de se faire désarmer. Pas la pertinence de sa présence, à 17 ans, avec une arme d’assaut et des balles « full metal jacket », là où réside toute la débilité de cette affaire.

Le jury a vu des scènes de l’évènement, des images aériennes prises par des drones, qui montraient le relatif chaos de ce soir.

J’ai dit que l’accusé avait convaincu le jury de son sentiment d’être menacé ; ce n’était même pas nécessaire : il suffisait à l’accusé de soulever un doute raisonnable quant à sa crainte d’être blessé par les manifestants. Le débat était restreint à cette question.

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Le débat sur les armes à feu est devenu tellement fou aux États-Unis que cet acquittement est célébré partout à droite comme une victoire formidable contre l’anarchie, pour la loi et l’ordre. Ce n’est pas le premier ni le dernier cas de justiciers privés acquittés après avoir tué des gens non armés. Chaque cause perdue par les procureurs prépare le prochain assassinat légalisé, et dégrade l’État de droit – où le monopole de la violence légale est censé appartenir à la police.

On blâme déjà le juge, on blâme le jury partout.

Mais à partir du moment où le port d’arme d’assaut est autorisé, tout est en place pour des dérapages et des massacres qu’on déplorera sous le nom de « légitime défense », mais qui seront blanchis par la justice.

Un autre cas est devant un jury, celui des tueurs d’Ahmaud Arbery, en Géorgie, qui touche à sa fin. Cette fois, trois hommes prétendant faire une « arrestation citoyenne » ont tué ce jeune homme noir sans arme. Ils sont accusés de meurtre. Seront-ils acquittés eux aussi ?

C’est là qu’en sont rendus plusieurs coins des États-Unis. Plus que la banalisation ; la défense officielle de l’autojustice, son incorporation dans la loi.

Le port d’arme sans restriction pour tous mène à cette logique terminale et paranoïaque : le meurtre préventif légalisé.

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