Procès pour viol et attentat à la pudeur

« Ça faisait deux fois que je disais non ! »

La plaignante raconte l’agression que lui aurait fait subir Gilbert Rozon

C’est une histoire de domination et de pouvoir. L’histoire d’une jeune femme qui a dit non à deux reprises à un homme qui s’est « jeté » sur elle pour la déshabiller. L’histoire d’une femme violée dans son sommeil par un agresseur « déterminé à avoir des relations sexuelles ».

La victime alléguée de Gilbert Rozon a brisé le silence mardi dans un témoignage percutant à l’ouverture du procès pour viol et attentat à la pudeur du magnat déchu de l’humour. La femme de 60 ans, dont l’identité est protégée par la cour, a raconté pour la première fois sa nuit d’horreur de l’été 1980. « C’est vraiment de la contrainte, de la domination. Le pouvoir de vouloir aller où il voulait aller », a résumé la plaignante, solide à la barre des témoins.

Questionné par La Presse en fin de journée, Gilbert Rozon a confirmé son intention de témoigner pour sa défense.

La plaignante a environ 20 ans lorsqu’elle fait la connaissance d’un jeune Gilbert Rozon à la radio de Sainte-Adèle, où elle travaille. Âgé de 25 ans, l’accusé est déjà un homme d’affaires connu dans les Laurentides.

Un soir, la cégépienne sort avec Gilbert Rozon dans une discothèque populaire de Saint-Sauveur. Même s’il ignore pratiquement la plaignante pendant la soirée, il lui propose de « faire du necking » une fois dans la voiture, dit-elle. « Je trouvais ça assez rigolo. Je n’avais pas d’intérêt. La réponse a été non », explique la plaignante.

Au lieu de raccompagner la jeune femme chez ses parents, comme prévu, Gilbert Rozon demande d’aller chercher des papiers chez sa secrétaire à Saint-Sauveur. Il est alors 2 h du matin. « La porte [de la maison] n’était pas barrée », dit-elle. Rozon l’invite alors à s’asseoir sur le sofa. C’est à ce moment que la soirée aurait dérapé.

« Mon souvenir, c’est qu’il s’est jeté sur moi pour m’embrasser en mettant sa main dans mon décolleté. J’ai réagi. »

— Témoignage de la plaignante

« Ce n’était pas une bataille, mais du tiraillement. Le bouton de ma chemise a fichu le camp. On a roulé ensemble par terre, il a rentré sa main en dessous de ma jupe. Il a essayé de lever ma culotte. J’étais vraiment fâchée. Je lui ai dit d’arrêter », a raconté la plaignante avec aplomb.

Après cet incident d’environ 45 secondes, Gilbert Rozon refuse de reconduire la jeune femme chez elle, puisqu’il est « trop fatigué » et l’invite plutôt à dormir dans l’une des chambres. La jeune femme accepte de rester, puisqu’elle craint la réaction de son père si elle l’appelle à 3 h du matin. À l’époque, dit-elle, elle avait l’habitude de dormir dans des endroits différents.

« C’est réglé »

D’ailleurs, elle ne se sentait « pas en danger » en allant se coucher, puisqu’elle pensait que son refus avait été clair. « Je me suis dit : “C’est réglé.” Il a compris que ça n’arrivera pas. Ben non ! Ça s’est passé le matin », lâche-t-elle.

« Quand je me suis réveillée, M. Rozon était sur moi et était déterminé à avoir des relations sexuelles. Je me souviens de deux choses, de l’oppression et du lâcher-prise. […] Je ne peux pas vous dire comment ça s’est passé vraiment. La seule chose dont je me souviens vraiment, c’est la fenêtre à côté du lit, parce que c’est ça que je regardais », a-t-elle raconté à la juge Mélanie Hébert.

En replongeant dans ce douloureux souvenir, la plaignante se rappelle avoir « dû résister » à l’agression et n’avoir jamais consenti à l’échange sexuel.

« J’ai pas ma jupe, je suis dans un lit. Go, vas-y, qu’on en finisse. J’étais fâchée. C’est pas ça que je veux ! C’est pas consenti ! J’ai pu l’énergie, j’ai pu la force… », confie-t-elle à la cour.

« La seule façon d’en sortir, c’est de le laisser faire », ajoute-t-elle.

Mais 40 ans plus tard, la femme de 60 ans demeure « en colère » contre elle-même. « Je m’étais défendue. Pourquoi j’ai pas continué ? Par exaspération, parce que c’était plus facile ? Je ne sais pas… 40 ans plus tard, j’y pense, je suis encore en colère. Mais c’est niaiseux, c’est moi la victime ! », témoigne-t-elle.

La plaignante a décidé de porter plainte lorsqu’elle a appris dans les médias que Gilbert Rozon était soupçonné d’avoir agressé sexuellement d’autres femmes. « Ma fille ne peut pas vivre dans ce monde-là. Il faut que quelqu’un se lève. J’ai parlé de ça à ma fille. Je me suis dit : “Je vais appeler la police.” Je ne m’attendais pas à être centrale », dit-elle.

Contradictions ?

En contre-interrogatoire, MIsabel Schurman a tenté de relever des contradictions dans le témoignage de la plaignante et sa déposition aux policiers, notamment sur l’année exacte de l’infraction. « Je n’ai pas de repères », s’est défendue la plaignante, incertaine du moment de l’agression. La défense a alors fait valoir que son frère s’était pourtant fait poignarder le soir même de l’agression.

L’avocate de Gilbert Rozon a aussi demandé à la victime alléguée si elle se rappelait le nombre de boutons sur sa chemise à l’époque. « C’est sûr que je n’ai pas un souvenir exact, ça fait 40 ans », a-t-elle affirmé. Malgré le barrage de questions très précises, la plaignante a gardé le cap et a maintenu fermement sa version des faits.

« Je sais que je n’étais pas consentante. Je répète. Ça faisait deux fois que je disais non ! », a martelé la plaignante.

La journée s’est conclue par un échange corsé entre MSchurman et la juge Mélanie Hébert. La défense voudrait questionner la plaignante sur le fait qu’elle aurait dit aux policiers qu’elle ne considérait pas l’incident comme une « agression sexuelle ». Or, la juge considère cette question comme « illégale ». « Je ne décide pas sur les mythes et préjugés, mais sur les faits qui sont rapportés », a rappelé avec fermeté la juge.

Le contre-interrogatoire se poursuit mercredi matin au palais de justice de Montréal. MBruno Ménard représente le ministère public.

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