Les antivax ont gagné

C’est une consternante volte-face qu’a dû piteusement faire le ministre de la Santé. Quiconque a des enfants connaît cette leçon universelle : il ne faut jamais faire de menaces qu’on ne mettra pas à exécution.

Ne jamais dire à un enfant que la PlayStation sera rangée sous clé pendant une semaine si fiston fait – ou s’il ne fait pas – quelque chose.

C’est de la simple psychologie de base. C’est vrai dans toutes les sphères de la vie, qu’on soit parent ou ministre. Faire une menace et ne pas la mettre à exécution, c’est perdre toute crédibilité quand on devra faire une autre menace.

Bien sûr que le gouvernement n’avait que de mauvaises options devant lui, c’est vrai. Sur la table, il y avait deux options.

D’un côté, laisser des employés non vaccinés travailler dans le milieu de la santé, aussi dangereux que cela puisse être pour les malades, par définition vulnérables.

De l’autre côté, se priver de personnel et frapper le mur, devoir faire des coupes de services.

Bref, devant Christian Dubé, un choix : la peste ou le choléra ?

Il n’y a pas d’option que personne n’a vue, une solution magique qui pourrait à la fois forcer la vaccination des récalcitrants ET éviter les ruptures de services.

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Bien sincèrement, je suis tombé des nues en voyant le gouvernement reculer, ce mercredi matin. Parce que j’étais bêtement convaincu que si Christian Dubé avait osé lancer, il y a six semaines, cette menace de suspendre les employés non vaccinés le 15 octobre, c’est que les données étaient de son bord.

Les données ?

Les statistiques anticipées sur l’effet de cette menace sur le taux de vaccination, les plans de contingence selon le nombre d’employés suspendus, etc. Le ministre est un obsédé des chiffres. Je m’étais donc dit qu’il avait lancé cette menace en toute connaissance de cause, en sachant qu’il pourrait la mettre à exécution.

J’avais tort : le ministre Dubé a fait une menace vide, il n’avait pas les moyens de ses ambitions.

M. Dubé a expliqué qu’il repoussait simplement la date butoir d’un mois, pour éviter les ruptures de services…

Il devrait mettre un terme à cette mascarade, personne ne le croit. À lire les commentaires triomphalistes des conspi-négationnistes qui jubilent dans leurs groupes Facebook depuis l’annonce, il faut avoir un pusher qui n’est pas employé à la SQDC pour penser que la nouvelle date butoir du 15 novembre fait peur à qui que ce soit chez les récalcitrants.

J’ai un arrière-goût terrible en disant cela : les antivax ont gagné. Le même arrière-goût que je ressens quand des terroristes libèrent des otages, parce qu’on sait bien qu’il a fallu les payer pour les faire libérer. On libère des innocents, mais on encourage les bourreaux à recommencer.

Ces gens-là, les conspi-négationnistes, jouent au soccer en pensant que les parties se gagnent en bottant le ballon en touche. Ces gens-là n’ont qu’un pouvoir de nuisance. Et pour nuire, ils nuisent : en remplissant les unités de soins intensifs et en mettant les patients vulnérables à risque.

Et mercredi, dans la fiction de la lutte contre la « dictature » qu’ils jouent dans leurs têtes et dans la dimension parallèle où ils sont des combattants de la liberté, ils ont gagné une manche, ils pensent sincèrement qu’ils viennent de débarquer en Normandie.

Cette « victoire », qui va les galvaniser, qui va les conforter, c’est Québec qui la leur a stupidement donnée. Le ministre Dubé a invité les employés dans la ruelle… Et quand les antivax sont allés l’attendre dans la ruelle, M. Dubé a continué à siroter sa bière au bar.

Ne jamais faire de menaces qu’on ne peut pas mettre à exécution.

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Je réserverai pour une autre chronique tout le mal que je pense de l’égoïsme de travailleurs de la santé qui ont « l’opinion » que la vaccination est inefficace ou dangereuse – ce n’est pas une opinion, c’est une lubie – et qui n’ont pas hésité à prendre en otages leurs concitoyens malades pour aller au bout de leurs délires de radicalisés.

Pour le moment, il faut dire et redire que si nous avions un réseau de la santé qui ne gérait pas ses ressources humaines de façon inhumaine depuis des décennies, si le réseau de la santé ne traitait pas ses employés comme des numéros, si le réseau de la santé ne martyrisait pas depuis 25 ans ses infirmières à coup de temps supplémentaire obligatoire, nous n’en serions pas là.

Si le réseau de la santé ne gérait pas sans cesse à la petite semaine en surtaxant les employés réduits à des équipes qui ne suffisent pas à la tâche, nous aurions probablement pu nous passer des plus délirants de nos soignants, en cet automne 2021, nous aurions peut-être pu nous passer de ceux qui refusent encore de se faire vacciner.

Et ça, cette incapacité à faire fonctionner le réseau comme sur des roulettes, c’est la responsabilité de tous les premiers ministres depuis au moins 25 ans ; c’est la responsabilité de tous les ministres de la Santé depuis au moins 25 ans… Y compris celui qui a occupé le poste en 2002 et 2003, l’actuel premier ministre, François Legault.

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