Critique

Les chemins lumineux

i/O

De et avec Dominique Leclerc. Mise en scène d’Olivier Kemeid et de Dominique Leclerc.

À la salle Michelle-Rossignol du CTD’A, jusqu’au 4 décembre.

Quatre étoiles

« Rien de ce qui est humain ne m’est étranger », dit une citation célèbre. Or, de nos jours, c’est tout le contraire : tout ce qui est humain semble nager en pleine science-fiction. Et frôler la dystopie. Comme le dit Dominique Leclerc dans sa nouvelle production théâtrale au Théâtre d’Aujourd’hui, dans une scène où elle renonce à la maternité : « J’ai peut-être connu la dernière génération du hasard. »

Quatre ans après la création de Post humains, qui se penchait sur le mouvement transhumaniste, Leclerc poursuit avec i/O sa réflexion sur la capacité des technologies de transformer nos vies. Pour le meilleur et pour le pire. À force de vouloir repousser les limites du possible au nom du progrès et de la science, l’humain semble avoir perdu ses repères, et un peu aussi son âme.

Science et friction

Entre « science-friction, autofiction et théâtre documentaire », i/O propose une ode à la force et à la fragilité du genre humain. À travers une quête à la fois intime et universelle, la créatrice interroge la science, ce nouvel opium du peuple, sans jugement autre que le désir de mieux comprendre. Elle cherche aussi à établir un dialogue entre différents mouvements philosophiques : le posthumanisme, le transhumanisme et autres « techno-utopies ».

Leclerc a interviewé des spécialistes de la question (dont on voit des extraits d’entrevues sur grand écran). Elle veut leur son de cloche sur l’usage éthique des biotechnologies sur la génétique, entre autres. Elle les fait réagir sur notre besoin d’avoir recours à la science pour étendre nos capacités physiques, repousser le vieillissement, défier la mort, modifier l’ADN d’un futur enfant…

Sauvez son âme !

Parallèlement à sa quête philosophique, Dominique Leclerc livre aussi sa propre histoire. Son enfance à Lévis, ses choix de vie et de carrière, sa relation avec sa famille, mais surtout celle avec son père – un soudeur victime d’un accident de travail qui l’a rendu invalide peu avant sa retraite. Une relation sensible, touchante et pudique avec un homme bon. Cette figure d’une autre époque forme le fil rouge de son récit qui interroge l’avenir. Alors que dans le présent pandémique, l’artiste devra faire le deuil de son père… une autre étape de la vie.

Dominique Leclerc est une artiste totale doublée d’une grande vulgarisatrice, à la manière d’un Robert Lepage, par exemple. Elle a le don de communiquer ses réflexions au public. Et le talent de trouver la forme artistique idéale pour le faire. Elle est accompagnée sur scène de ses complices (silencieux), Jérémie Battaglia et Patrice Charbonneau-Brunelle (chapeau pour leur clin d’œil aux danseurs de Madonna !), dans une mise en scène « low-tech » efficace et inventive d’Olivier Kemeid.

Le spectacle ralentit un peu vers la fin avec une scène qui s’étire inutilement (la chemise paternelle sera bien lavée, avec quatre brassées !). Or, si Leclerc emprunte ce long chemin, c’est pour mieux exprimer son désir de laisser une trace, grande ou petite, de son passé. Au bout de sa quête, elle pourra ainsi sauver son âme.

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