Mort de deux journalistes en Haïti

« Je ne peux pas croire qu’il est parti »

« Amady avait tellement d’énergie. Il était toujours prêt. Et il adorait le défi d’être journaliste. » Au bout de la ligne, la voix de Jérémie Dupin se casse. Il sait qu’il ne fera plus de reportage dans les zones dangereuses de Port-au-Prince avec son ami. « Je ne peux pas croire qu’il est parti. »

La mort tragique de deux journalistes en Haïti jeudi dernier – dont John Wesley Amady, qui travaillait pour une radio en ligne montréalaise – montre qu’il est de plus en plus dangereux d’exercer ce métier dans ce pays, selon les experts consultés par La Presse. Les risques sont décuplés pour ceux qui osent s’intéresser aux gangs armés sévissant dans des secteurs stratégiques du pays.

Frappés par une rafale de balles après avoir interviewé un chef de gang dans Laboule 12, au sud de la capitale Port-au-Prince, John Wesley Amady (appelé simplement Amady par ses proches) et Wilguens Louissaint n’en étaient pas à leur premier reportage. Amady travaillait entre autres depuis trois ans pour Écoute FM, une radio en ligne établie à Montréal.

« Son travail, c’était de couvrir tous les évènements d’Haïti et de réaliser les interviews, surtout dans les quartiers à risque et dans les zones difficiles », explique Francky Attis, fondateur et directeur de la radio Écoute FM, qui a vu le jour en 2018.

Amady était aussi pigiste et fixeur, c’est-à-dire qu’il servait de guide pour des médias internationaux. Depuis 2020, il travaillait en étroite collaboration avec Jérémie Dupin, journaliste indépendant qui fait des allers-retours entre Boston et Haïti. Ils effectuaient des reportages pour l’agence de presse Al Jazeera, pour Vice News, pour la chaîne d’information continue américaine CNN et, à l’occasion, pour la chaîne britannique BBC. « C’était son rêve, être journaliste d’enquête », soutient Jérémie Dupin.

Lisez l’article de Vice « Haitian Journalists ‘Savagely’ Murdered by Armed Gangs »

Wilguens Louissaint travaillait quant à lui pour les médias en ligne Télé Patriote et Tambou Vérité, selon le Committee to Protect Journalists (CPJ).

Lisez l’article de CPJ « Two Haitian journalists killed while reporting on gang violence in Port-au-Prince »

À Montréal, la radio Écoute FM, qui emploie d’autres journalistes en Haïti, a suspendu ses activités jusqu’à l’enterrement d’Amady, samedi prochain. Des collectes de fonds ont été entamées pour soutenir les familles endeuillées.

Un sentiment d’impuissance domine dans la communauté haïtienne. « Oui, on est sous le choc de voir jusqu’où ça peut aller. Mais la communauté ne peut rien faire », constate Jean Ernest Pierre, avocat, journaliste et directeur de la radio CPAM à Montréal.

Le risque de s’exposer aux gangs

Selon les informations de la radio Écoute FM, les journalistes étaient à Laboule 12 parce qu’ils enquêtaient sur la mort d’un inspecteur de police, Dan Jerry Toussaint, assassiné dans cette localité le 1er janvier.

Deux gangs sont en conflit dans ce secteur pour le contrôle de la route qui donne accès au sud du pays.

« [Le chef de gang] Timakak a fait appel aux journalistes pour dévoiler qui était l’auteur de ce crime. Ils ont terminé les interviews, et en sortant, l’autre groupe les a tués », affirme Francky Attis. Un troisième journaliste, Wilmann Vil, a survécu aux attentats. Il se cache présentement pour éviter les représailles, selon l’Agence France-Presse.

« L’effondrement de l’État haïtien »

En parallèle, Amady et Jérémie Dupin travaillaient aussi sur une histoire concernant le trafic d’armes. « Le pays est une sorte de plaque tournante de la drogue, de même que pour toutes sortes de trafics illicites, comme la distribution d’armes, parce que les frontières ne sont pas gardées », confirme Roromme Chantal, professeur en science politique à l’Université de Moncton, lui-même d’origine haïtienne.

Les gangs en Haïti sont donc très armés, souvent plus que la police. Ils ont aussi des liens avec les pouvoirs politiques du pays. « Ces gangs, c’est l’État, résume Roromme Chantal. Ils fonctionnent à visière levée, ils ne se cachent pas, ils donnent même des conférences de presse ! »

La mainmise des groupes armés a pris de l’ampleur depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet dernier. « Les gangs sont en train de paralyser des parties vitales d’Haïti, comme la distribution de carburant, explique M. Chantal. C’est pour pousser [le président par intérim Ariel Henry] à démissionner. »

La situation est d’une grande complexité : la légitimité d’Ariel Henry – soutenu par la communauté internationale – est contestée par une vaste partie de la population. Le président par intérim est notamment soupçonné d’avoir un lien avec l’assassinat de Jovenel Moïse, détaille Roromme Chantal. « Aujourd’hui, on assiste à l’effondrement pur et simple de l’État haïtien », déplore-t-il.

Un gagne-pain controversé

Le journalisme en zone de gang – plutôt qu’en zone de guerre – est controversé au sein des médias haïtiens. « La question qu’on se pose, c’est quel est le besoin d’aller parler à ces gens-là : des bandits de grand chemin qui font énormément de tort à la population, demande Jean Ernest Pierre, de la radio CPAM. C’est téméraire d’aller là, parce qu’on n’a aucune garantie d’en sortir vivant. » Une vision partagée par le professeur Roromme Chantal, qui parle de « populisme médiatique ». « Il y a un équilibre à trouver, estime-t-il. Si ce travail est fait en toute responsabilité, et si c’est pour montrer à quel point ce pays est aux mains de gangs lourdement armés… mais ça doit être fait sans complaisance envers ces gangs. » Le 8 janvier, Francky Attis, d’Écoute FM, s’est opposé à ces propos sur sa page Facebook : « Si ce n’est pas le journaliste qui va sur le terrain, pour montrer comment les gangs s’organisent, comment la population sera informée ? a-t-il écrit. Condamner des journalistes pour avoir dénoncé des gangs, c’est non seulement ignorer l’histoire du métier de journalisme, mais aussi la fonction du journalisme lui-même. »

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