Entrevue avec Florian Zeller

Le fils, vu par le père

Après Le père, le dramaturge français Florian Zeller vient d’adapter sa pièce Le fils pour le grand écran. Un film qui aborde de manière frontale la dérive d’un adolescent, ainsi que les tentatives de son père, incarné par Hugh Jackman, de lui venir en aide. La Presse l’a joint à Los Angeles, où il vit.

Les bons drames familiaux n’ont pas de langue, est-on tenté de dire quand on considère le parcours transfrontalier de l’auteur et dramaturge français Florian Zeller.

Après avoir écrit une quinzaine de pièces de théâtre, jouées principalement en France, mais également ailleurs en Europe – dont Si tu mourais, Elle t’attend, Une heure de tranquillité ou encore La vérité –, Florian Zeller publie dans les années 2010 un triptyque familial qui aborde des enjeux de santé mentale : La mère, Le père et Le fils.

Le père sera sa première pièce à être adaptée au cinéma. Un film (sorti en 2020) qu’il coscénarise avec l’Américain Christopher Hampton et qu’il réalise lui-même, à 40 ans, dans des studios américains. The Father, qui met en vedette Anthony Hopkins, remporte deux Oscars, ceux du meilleur scénario adapté et du meilleur acteur.

Pas mal, pour un premier film ! Zeller répétera l’expérience cinématographique avec Le fils, créé pour la scène à Paris en 2018. Ce sont d’ailleurs les premières questions que l’on pose à Florian Zeller. Pourquoi avoir ressenti le besoin d’adapter ses pièces au grand écran ? Et pourquoi en avoir fait un film américain – plutôt que français ?

« Quand j’ai fait Le père, je savais déjà que si j’avais l’opportunité de faire un autre film, ce serait Le fils. C’est un désir que j’ai depuis plusieurs années », commence-t-il par dire.

« Quand on a créé la pièce en France [Le fils], j’ai été très surpris et ému de la réaction du public, qui à la fin des représentations nous attendait, non pas pour nous féliciter, mais pour partager ses propres histoires [de dépression et de santé mentale]. »

— Florian Zeller, coscénariste et réalisateur de The Son

Florian Zeller parle d’une « conversation nécessaire », affirmant avoir l’intuition que beaucoup de gens étaient concernés par la « fragilité psychique » des adolescents.

« Je voulais donner un corps et un prolongement à cette émotion-là, précise le dramaturge et réalisateur. Ça m’a renvoyé à la nécessité d’avoir cette conversation, bien qu’il y ait beaucoup de culpabilité, de honte et d’ignorance sur ce sujet. Je voulais faire un film frontal, qui ose regarder ce sujet sans détourner les yeux. »

Comme au théâtre, lui soumet-on. « Oui, mais il y a quelque chose dans le théâtre qui est de l’ordre de l’abstraction, qui permet de regarder certaines choses en les mettant à distance. Le cinéma fait le détour de l’abstraction. Ça ne veut pas dire que ça prétend représenter le réel, mais il y a quelque chose de l’ordre de la vérité. Et au cinéma, cette vérité est toujours plus brûlante, parce qu’il n’y a pas le détour et le confort de l’abstraction. »

Tourner en anglais pour Anthony Hopkins

Quant à la décision de tourner son film aux États-Unis – en anglais –, le dramaturge et réalisateur explique que tout a commencé avec Le père.

« Quand j’ai créé Le père, je rêvais de tourner avec Anthony Hopkins. Donc, c’est pour tenter de faire ce film-là avec lui que je l’ai fait en anglais. S’il m’avait dit non, je l’aurais sans doute fait en français. Et puis, quand on travaille dans une autre langue que la sienne, ça crée un inconfort et ça nous force à aller à l’essentiel. On doit être très précis et presque anorexique dans notre façon de dire les choses. »

Dans le cas du film The Son, c’est l’acteur Hugh Jackman qui a proposé ses services à Florian Zeller – il avait vu Le père, avait entendu dire que The Son était en préparation et demandait ainsi à le rencontrer.

« Ce n’est pas parce qu’il [Hugh Jackman] m’a contacté que je lui ai dit oui. Mais j’ai été touché par lui, par ce que j’ai ressenti en lui parlant. Je n’ai pas vu l’acteur qui vient chercher un rôle, mais l’humain sans filtre, qui m’a laissé comprendre qu’il était connecté par ce sujet en tant que père, en tant que fils, et je sentais que toutes ces émotions que je voulais explorer, il les avait déjà en lui. »

— Florian Zeller, coscénariste et réalisateur de The Son

Florian Zeller insiste. Bien que le titre du film soit The Son, l’histoire est bel et bien racontée du point de vue du père. Ce père aimant, mais impuissant, qui cherche une explication rationnelle au mal-être de son fils (son divorce avec sa mère, une peine d’amour ou un incident survenu dans son école).

Une des scènes pivots – très courte – nous ramène le père (Anthony Hopkins) le temps d’une brève rencontre avec son fils. Une façon de montrer à quel point la transmission peut être forte. Et aussi que lorsqu’on est habité par un sentiment de culpabilité, on ne parvient pas à venir en aide aux autres.

« Dans la pièce, on l’évoquait comme un fantôme, mais dans le film, j’ai senti le besoin de l’incarner, et oui, c’est vrai, c’est une scène pivot, pour montrer que le père est lui-même un fils, qui a souffert de l’absence et du manque d’amour de son père. Cette scène avec Anthony Hopkins est d’une extraordinaire cruauté. »

Dans le brouillard de ce huis clos, la souffrance de Nicholas est difficile à identifier. Comme son père, le spectateur aimerait avoir une explication, mais le flou persiste jusqu’à la fin.

« C’est volontaire, reconnaît Florian Zeller. Il aurait été plus facile de clore l’histoire en donnant des explications… Or, ce qui m’intéressait, c’est d’oser regarder ce trouble [la dépression] sans avoir accès à l’origine, à la cause. Parce que je pense que c’est ce qui se passe dans la vraie vie. Il faut accepter l’idée que [la dépression] est un mystère qui n’a pas de résolution facile. Ce n’est que comme ça qu’on peut aider les autres, en se dégageant de toute culpabilité ou de toute honte. »

The Son (en version anglaise seulement), en salle dès maintenant

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