Baby-boomer blues

Mise en garde : il est recommandé aux âmes sensibles qui ne veulent pas entendre parler de la mort, surtout pas de la leur, de ne pas lire ce texte.

Il y a quelque chose dont on n’est pas vraiment conscient quand on est jeune. On sait bien à cet âge que l’on va tous finir par vieillir et mourir un jour, mais ce qu’on réalise moins, c’est que ce n’est pas juste notre petite personne qui va s’en aller, c’est toute notre époque.

Ces institutions et ces valeurs qui représentaient pour nous des points de référence incontournables, ces femmes et ces hommes ayant enchanté notre jeunesse et dont on se demande ce qu’ils sont devenus pour les retrouver, un jour, abîmés par le temps ou carrément partis.

Mario Roy

C’est à cela que j’ai pensé en apprenant le décès de l’ancien journaliste et éditorialiste de La Presse, ce personnage exceptionnellement attachant qu’était Mario Roy.

Ce n’est pas juste chacun de nous qui vieillit, c’est toute notre gang, en fait, de Catherine Deneuve dans Belle de jour à la beauté du diable d’Alain Delon en passant par Monique Miller dans les télé-théâtres de Radio-Canada.

Sans oublier ceux qui sont partis, l’éternelle adolescente France Gall il y a déjà quatre ans, le Démon blond Guy Lafleur il y a trois semaines.

On n’a évidemment pas d’autre choix que de s’adapter au temps qui passe si l’on veut continuer à profiter de ce privilège qu’est la vie, mais, pour les gens de ma génération, il ne sert à rien de se cacher que le monde que l’on a connu, aimé et parfois détesté tout à la fois, est en train de disparaître à la vitesse grand V.

Êtes-vous toujours là ?

Il me semble que l’une des différences les plus significatives entre les jeunes et les plus âgés c’est que, lorsqu’on est jeune et que les choses vont mal – et Dieu sait si l’on peut être malheureux quand on est jeune –, la mort n’est fondamentalement qu’un concept pour l’animal immortel que l’on se sent à cet âge.

En revanche, même lorsque les choses vont super bien quand on est vieux, un âge où l’on est souvent plus heureux que dans sa jeunesse, la mort comporte quelque chose d’implacablement réel, glauque spectre rôdant autour de soi et de ses proches.

L’âge grandiose

Pour plusieurs baby-boomers ayant vécu une parenthèse enchantée proprement unique sur les plans historique et générationnel, la vieillesse et la mort sont un peu comme une rupture de contrat à leur détriment, convaincus qu’ils étaient de leur droit de vivre 100 ans sans trop de problèmes.

Ne vient-on pas d’inventer l’expression « âge grandiose » pour qualifier les plus de 90 ans ?

On est loin de l’époque où les plus âgés trouvaient naturel de se sacrifier pour les jeunes, comme ces derniers l’ont constaté récemment quand on les a fait systématiquement passer après leurs aînés durant la pandémie de COVID-19.

Ma mère, qui ne s’en laissait pas conter, aurait eu horreur de ce vocable « aînés », comme elle détestait « âge d’or ». « La vie est bien mal faite, disait-elle. Au moment où, l’expérience aidant, on sait davantage comment ça marche et l’on jouit d’une certaine sérénité, le corps commence à se dégingander. »

J’ai une petite idée de ce que ma mère aurait pensé de l’âge grandiose…

La réalité est qu’il n’y a pas d’âge pour mourir, les meilleurs partant souvent les plus tôt. Mozart à 35 ans, Rimbaud à 37, Oscar Wilde à 46, comme tous ces autres ayant légué à l’humanité des trésors que nous ne laisserons pas.

Aux lecteurs qui sont toujours là, le présent chroniqueur confie qu’il est en train de chercher une fin positive à son texte peut-être un peu mortuaire…

Au Maroc

Ce qui frappe, c’est que, même dans une société ultra-privilégiée comme le Québec en cet univers d’Ukraine, de Yémen et de Syrie, même quand nous est épargné ce qui fait encore plus peur que la mort, la souffrance, on a de la difficulté à s’en aller.

Puisque tout, absolument tout dans la nature mourra un jour, du plus petit pissenlit au plus prétentieux des humains, comment se fait-il qu’il soit si difficile de partir même quand on a joui d’une longue et belle vie ?

Au Maroc, un pays que j’aime bien qu’il soit trop pauvre, injuste et conservateur, la mort a gardé un sens qu’elle n’a plus dans ce Québec où l’on a balancé par-dessus bord croyance, transcendance et spiritualité. Pratiquement personne ne se suicide au Maroc, les gens ordinaires croyant toujours là-bas qu’après la mort, ils iront rejoindre au paradis ceux qu’ils ont aimés et qui les ont aimés.

J’entends mes amis baby-boomers anticléricaux ricaner d’une telle bêtise, mais moi, je les envie, ces Marocains, j’aimerais être comme eux…

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