Calepin de campagne

Une bonne ride

« On lui donne une bonne ride ? » À défaut d’espérer gagner la circonscription qu’il visitait au jour 2 de la campagne et de s’exprimer correctement en français, François Legault a dit au candidat caquiste qui affronte Pascal Bérubé dans Matane-Matapédia qu’il fallait à tout le moins lui en donner pour son argent.

Eh bien, c’est finalement le premier ministre qui est en train de se faire payer toute une balade depuis le déclenchement d’une campagne où tous les chefs – sauf lui-même, on dirait – ont visiblement le couteau entre les dents.

Il est encore trop tôt pour savoir si l’issue même du scrutin en sera affectée – cette super majorité que convoitait le chef de la CAQ –, mais son tour de manège a pris depuis plus de trois semaines des allures inquiétantes de vieilles montagnes russes raboteuses.

Je comprends mal la première maladresse de la campagne, soit celle de décider de passer plus d’un mois sur un simple « Continuons » qui, tout en ne disant pas grand-chose, expose encore davantage à une critique du bilan du candidat. Personne n’avait donc pris de notes, à la suite de la campagne pépère et désastreuse de Denis Coderre, en 2017, menée sur le thème d’« Ensemble, continuons le travail » ? N’ayant rien d’autre à offrir qu’un bilan et un air de bœuf, le maire de Montréal avait alors été battu par une Valérie Plante souriante qui, elle, voulait vraiment être élue.

Forts de leur position de départ, François Legault et la CAQ auraient dû en profiter pour demander un « mandat » fort à la population pour réaliser quelque chose de significatif. À quoi bon l’élection de 100 députés s’ils ne représentent pas collectivement un appui ferme à une idée maîtresse ? Une démonstration de force à Ottawa, par exemple pour récupérer tous les instruments de notre « souveraineté culturelle » comme le demandait déjà en 1971 Robert Bourassa, pour qui c’était « une question de vie ou de mort pour le Québec ». Voilà ce qui aurait pu constituer un beau défi pour un parti dont le fédéralisme est aujourd’hui assumé et dans lequel l’aile souverainiste a accepté de se soumettre, voire de disparaître.

Les choses auraient été différentes si François Legault avait au moins dit, comme Éric Duhaime, au sujet de l’indépendance : la porte est fermée, mais je garde la clé.

Quiconque a vu le film à succès Déni cosmique (Don’t Look Up) se rappellera combien il est difficile d’intéresser les électeurs à certains enjeux, aussi existentiels soient-ils. Paul St-Pierre Plamondon est bien le seul qui pointe le ciel et qui démontre la menace réelle du déclin linguistique et démographique en même temps que celle concernant les changements climatiques. Il obtient un succès grandissant, quatre points de plus dans les intentions de vote en quelques semaines, mais c’est encore loin d’être suffisant. À l’écran, la satire apocalyptique finit mal et même Leonardo DiCaprio n’y peut rien. Souhaitons que la réalité s’avère différente.

Le premier ministre, lui, sert de bien curieuses réponses quand on lui rappelle qu’inexorablement, le poids du Québec dans le Canada et sa représentation à la Chambre des communes sont appelés à diminuer jusqu’à la totale insignifiance. Encore plus dans un contexte où le Canada recevra environ 450 000 immigrants par année. François Legault, dans un réflexe souverainiste, fait alors l’apologie de la Suisse et des États scandinaves, petits pays, dit-il, qui réussissent fort bien. Il oublie commodément, lui, le nouveau fédéraliste, qu’ils ont ceci de bien différent de la province de Québec qu’il dirige : les attributs d’un pays. Il y a, reconnaissons-le, bien peu de risque que les Norvégiens imposent aux Suédois des politiques dont ils ne veulent pas tout en exigeant de la part de ceux-ci le versement de la moitié de leurs impôts…

Le chef de la CAQ a malgré tout quelques raisons de sourire. L’opposition demeure plus morcelée que jamais, et cela s’avère de plus en plus être sa planche de salut. Puis, après tout, il n’est pas le seul à mener une mauvaise campagne. Dominique Anglade a, elle, la ride d’une vie depuis le début : absence de candidats, de foule, erreur monumentale au cadre budgétaire. Et, par-dessus tout et au-delà de la joute électorale, le PLQ se désintéresse de l’avenir de la majorité francophone du Québec qui, du reste, on le constate, le lui rend bien. Quant à Gabriel Nadeau-Dubois, tout à son très grand contentement de lui-même après s’être autodésigné seul adversaire de François Legault, il devrait enfin reconnaître haut et fort que l’application de son programme en matière d’environnement nécessitera de sortir le Québec du Canada, cet État pétrolier qui le demeurera.

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