Crise du recyclage

« On a sorti la tête de l’eau » au Québec

Le prix des matières recyclables sortant des centres de tri est à la hausse, mais l’industrie n’est pas à l’abri d’autres difficultés, prévient Recyc-Québec

La « crise du recyclage » se résorbe, au Québec.

Fini, le temps où les centres de tri devaient payer pour se départir de certaines matières recyclables, qui ont recommencé à valoir quelque chose dans les derniers mois.

Le prix moyen des fibres, qui regroupe les différentes catégories de papiers et de cartons, a retrouvé en juillet son prix d’avant le début de la « crise », montrent les plus récentes données de la Société québécoise de récupération et de recyclage, Recyc-Québec.

La valeur des ballots de fibres s’est ainsi établie à 160,45 $ la tonne, un prix qui ne s’était pas vu depuis la mi-2017, quand la Chine avait annoncé avec six mois de préavis la fermeture de ses frontières à différents types de matières résiduelles, dont certains papiers.

L’Inde, qui a hérité d’une grande partie de ces matières, a aussi fermé ses frontières deux ans plus tard.

Ces décisions ont semé la consternation dans les pays occidentaux, qui étaient nombreux à exporter leurs matières recyclables, souvent de piètre qualité, pour lesquelles il n’existait pas de débouchés locaux.

Les papiers et cartons de bonne qualité, bien triés, ont continué de trouver preneur, mais les « papiers mélangés », une catégorie fourre-tout, ont commencé à s’accumuler dans nombre de centres de tri, qui ont même dû payer pour s’en départir.

C’est notamment ce qui est arrivé à Rebuts solides canadiens (RSC), filiale de la multinationale française TIRU, dont la faillite au début de 2020 avait causé une vague d’inquiétude dans les quelque 80 municipalités québécoises desservies par ses quatre centres de tri, dont celui de Longueuil.

« Ç’a été le message clair qu’il fallait faire évoluer le système ; on était rendus là », a indiqué à La Presse Sophie Langlois-Blouin, vice-présidente à la performance des opérations chez Recyc-Québec, qui constate que la tempête est maintenant passée.

« On a sorti la tête de l’eau, c’est évident, croit-elle. On est capables de voir à l’horizon. »

Amélioration forcée

Comme les fibres sont les matières dominantes dans les bacs de récupération des ménages québécois, la chute des prix de ces matières a été un coup dur pour l’industrie, qui a été contrainte de se moderniser.

« On a travaillé sur deux aspects principaux : améliorer la qualité des matières triées et trouver des débouchés au Québec. »

— Sophie Langlois-Blouin, vice-présidente à la performance des opérations chez Recyc-Québec

Cette modernisation a d’ailleurs porté ses fruits pour la Régie de récupération de l’Estrie (Récup Estrie), qui avait fait la manchette en 2020 quand des conteneurs de papiers mélangés en route vers l’Inde lui avaient été retournés, en raison de leur taux de contamination par d’autres matières trop élevé.

L’installation de deux systèmes de tri optique – un investissement de 2,8 millions de dollars, dont 500 000 $ provenant de Recyc-Québec – a permis à l’organisation d’engranger les profits au lieu de payer pour se départir de ses fibres.

« Dès le départ, dans les jours qui ont suivi, on a commencé à recevoir 50 $ la tonne, et c’est parti en flèche », alors que Récup Estrie devait auparavant payer jusqu’à 92 $ la tonne pour s’en départir, a raconté à La Presse le président de l’organisme, Pierre Avard.

Un an après l’installation des équipements, le prix des fibres vendues par Récup Estrie oscille autour de 160 $ la tonne et a généré des revenus de 1,4 million, soit la moitié de l’investissement initial.

La modernisation a notamment permis à Récup Estrie de séparer des autres fibres le carton léger, comme celui des boîtes de céréales et de biscuits, et d’ainsi créer une nouvelle catégorie, la « cartonnette », qui se vend à meilleur prix que les papiers mélangés dans lesquels il se retrouvait auparavant.

Effet de la pandémie

Si la tempête est passée, l’industrie n’est pas forcément tirée d’affaire pour autant, prévient Sophie Langlois-Blouin.

« Je ne pense pas qu’on est à l’abri d’autres baisses des prix », dit-elle.

Entre autres parce que la remontée des prix est aussi attribuable à la pandémie, estiment les acteurs du secteur, qui évoquent la rareté de certaines matières, comme le papier de bureau, combinée à l’augmentation de la demande pour certains produits, comme le papier de toilette.

« Les gens se sont mis à commander en ligne, ça prend bien des boîtes de carton ; ça a eu un effet à la hausse sur le prix des matières », illustre Grégory Pratte, responsable des affaires publiques chez Tricentris.

Les restrictions à la fréquentation des commerces ont aussi entraîné un afflux massif dans les centres de tri de contenants en aluminium consignés, ce qui a généré d’importants revenus, ajoute-t-il.

La fermeture des marchés asiatiques à certaines matières recyclables et la pandémie ont par contre favorisé l’apparition de débouchés locaux pour les matières sortant des centres de tri, ce qui réduit donc la dépendance aux marchés étrangers.

« Avant la pandémie, 70 % de la matière était recyclée à l’extérieur du Québec. Maintenant, on tourne autour de 80 % de recyclage local au Québec. C’est sûr que ça change complètement la game. »

— Grégory Pratte, responsable des affaires publiques chez Tricentris

L’enjeu des plastiques

Malgré l’amélioration de la situation des fibres, l’industrie de la récupération fait face à un autre défi de taille, celui des plastiques, dont certains types contaminent les autres matières et, même lorsque triés, sont difficiles à vendre.

Les sacs donnent notamment des maux de tête à Récup Estrie.

« On a beaucoup de tonnes entreposées parce qu’on n’a pas de preneur. »

— Pierre Avard, président de Récup Estrie

La modernisation de la collecte sélective, qui doit entrer en vigueur progressivement en 2022 et qui prévoit une responsabilité accrue des producteurs de ces matières, devrait permettre d’améliorer la situation, croit Sophie Langlois-Blouin.

« Il faudrait peut-être aller jusqu’à interdire ou restreindre [certaines matières], notamment les emballages pour lesquels il n’y a pas de débouchés, qu’on n’est pas capables de recycler », dit-elle, évoquant les sachets autoportants, dans lesquels sont vendues soupes, sauces et compotes, ou encore les sacs de croustilles.

« Si on veut vraiment avoir un impact plus durable, il faut réduire à la source, dit-elle. C’est par là que ça va passer au cours des prochaines années. »

16 $ : Prix moyen de la tonne de papiers mélangés en 2019 et 2020

101,91 $ : Prix moyen de la tonne de fibres, toutes catégories confondues, en février 2021, pour la première fois au-dessus de la barre des 100 $ depuis septembre 2017

45 $ : Prix moyen par tonne pour les sacs et pellicules de plastique en 2020

Source : Recyc-Québec

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.