Le malaise qui frappe le hockey

Les joueurs issus de communautés culturelles ont tous un jour ou l’autre subi des incidents racistes sur la patinoire. Mais le problème du hockey est beaucoup plus profond. Entrevue avec Joel Ward.

Joel Ward a joué au hockey junior en Ontario, dans le circuit universitaire canadien, dans la Ligue américaine, dans la Ligue nationale pendant 726 matchs, en plus d’un camp d’entraînement comme invité chez le Canadien.

Alors des arénas, il en a visité dans sa vie. Mais en janvier dernier, il a assisté au match des Étoiles de la LNH à St. Louis, cette fois comme simple spectateur.

« La foire des partisans avait lieu dans les salles de réception d’un gros hôtel du centre-ville. C’était plein partout. Les Blues avaient gagné la Coupe Stanley l’été précédent, il y avait de l’engouement, se souvient Ward au bout du fil.

« Mais il n’y avait pas une seule famille noire. C’était pourtant un évènement gratuit ! C’était vraiment décevant. C’était une belle façon d’initier de nouvelles communautés au hockey. Il y avait un camion pour le Mois de l’histoire afro-américaine, mais il aurait pu y avoir bien plus d’initiatives. »

Si on parle à Ward, c’est parce qu’il fait partie de la Hockey Diversity Alliance (HDA), un regroupement de joueurs actifs et retraités issus de communautés culturelles.

La HDA organisait lundi son premier évènement officiel, une table ronde virtuelle avec neuf joueurs, dont Ward, Evander Kane, Nazem Kadri et le Québécois Anthony Duclair.

« Tu dois être 10 fois meilleur »

Le résultat est plutôt intéressant. Pendant 40 minutes, les joueurs racontent leurs expériences et avancent des pistes de solution.

La conversation va bien au-delà des incidents racistes subis par les joueurs. On rentre dans les causes plus profondes du malaise qui frappe le hockey.

« Mon père m’a toujours dit : “Tu dois être 10 fois meilleur qu’un joueur blanc pour obtenir la même occasion.” C’est pourquoi je travaille aussi fort », souligne Kane, attaquant des Sharks de San Jose. Trevor Daley, défenseur des Red Wings de Detroit, se souvient d’avoir eu la même discussion avec sa mère.

En fait, sans le nommer, c’est de racisme systémique qu’il est question. Et c’est peut-être ce type de racisme, plus subtil, qui explique pourquoi le hockey est un sport si blanc en comparaison avec les sociétés canadienne et américaine. Pourquoi Joel Ward ne se souvient pas d’avoir croisé d’autres familles noires au match des Étoiles. Et pourquoi les postes de pouvoir sont occupés, à de très rares exceptions près, par des Blancs.

Bob Dawson en sait quelque chose. Véritable historien du hockey chez les Noirs, il a écrit de nombreux articles sur la question, et fait des compilations du nombre d’entraîneurs noirs dans la LNH. Un exercice qui se fait rapidement…

Selon sa compilation, Mike Grier (adjoint chez les Devils du New Jersey) est l’unique Noir que l’on peut voir derrière le banc d’une des 31 équipes de la LNH. Si on élargit le propos aux entraîneurs des gardiens, on peut ajouter le nom de Frantz Jean à Tampa.

En tenant compte de toutes les minorités visibles, on retrouve Alain Nasreddine, Québécois d’origine libanaise, entraîneur-chef par intérim des Devils, et Manny Malhotra, Canadien d’origine indienne, adjoint à Vancouver. Bref, la liste est courte.

À ce jour, un seul Noir a occupé un poste d’entraîneur-chef dans la LNH : Dirk Graham, le temps de 59 matchs avec les Blackhawks de Chicago, en 1998-1999.

Dans un rapport publié en mars dernier, des chercheurs de l’Université Queen’s, en collaboration avec Bob Dawson, ont publié un rapport accablant sur la diversité au hockey. On y relève qu’à la fin de la saison 2016-2017, « 1,6 % des entraîneurs et 0,6 % des dépisteurs sont des personnes racisées. Les joueurs racisés forment de 3 à 5 % des effectifs d’année en année », lit-on.

« Et dans les directions d’équipes, aucun ancien Noir n’a grimpé les échelons, ajoute Dawson au téléphone. Il y a une tendance pour les gens en position de pouvoir d’engager des personnes qui leur ressemblent. L’apport d’individus de diverses origines semble oublié.

« Le racisme systémique, c’est la culture, les politiques et les pratiques qui excluent ou marginalisent les groupes racisés. Il en ressort souvent des biais institutionnels dans la culture d’organisation, même si cette culture, en surface, peut sembler neutre. »

Un futur entraîneur ?

On revient à Joel Ward. Depuis que sa carrière de joueur a pris fin, l’ancien attaquant habite San Jose, là où il a disputé les trois dernières saisons de sa carrière.

« Je suis père au foyer, nous dit-il, avec comme trame sonore des cris de son bambin de 14 mois. J’en profite pour évaluer ce que je pourrai ensuite faire. Il y a quelques semaines, j’ai assisté à un atelier pour entraîneurs en ligne. Le coaching pourrait m’intéresser. »

La LNH a toujours été un milieu très conservateur, où les prises de position politiques sont rarement accueillies à bras ouverts. Le contexte actuel, dans la foulée du meurtre de George Floyd pour lequel un policier de Minneapolis est accusé, semble toutefois différent. Ward ne craint d’ailleurs pas que son implication dans la HDA lui nuise s’il décide de devenir entraîneur.

« On a eu des réactions favorables, souligne-t-il.

« Si je me lance, je ne demande pas de passer devant qui que ce soit. Je veux simplement une occasion en raison de mon bagage. Je ne veux pas être désavantagé en raison de la couleur de ma peau.

« J'ai confiance en mes connaissances et mes habiletés. J’ai joué à tous les niveaux. Mon expérience et ma passion vont m’aider, mais je sais très bien que je devrai apprendre. Ma mère m’a toujours dit que les Noirs, on est des gens ambitieux. Donnez-moi une occasion et je vais le prouver. »

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.