Oakville

Pas d’assurance d’un nouveau mandat pour la ministre qui a acheté les vaccins

Tout au long de la campagne, La Presse visite des circonscriptions où rien n’est joué, à la rencontre des électeurs, des candidats, et des enjeux qui leur tiennent à cœur. Aujourd’hui : Oakville, en Ontario.

Oakville — Des ministres de la grande région de Toronto et du sud de l’Ontario sont en danger dans leur circonscription. C’est notamment le cas de Maryam Monsef (Égalité des genres), ou encore de Deb Schulte (Aînés). D’autres encore devront batailler ferme pour retourner à Ottawa. C’est le cas de la ministre Anita Anand, qui a été le visage de l’approvisionnement en vaccins contre la COVID-19, et dont la réélection est loin d’être assurée dans Oakville.

Il y a de l’opulence au pied carré dans la circonscription d’Oakville, qui figure parmi les 5 % les plus riches du Canada. Des pancartes électorales, également. Celles qui ont fleuri dans les rues de la ville au sud-ouest de Toronto sont majoritairement rouges et bleues – une palette illustrant le bras de fer qui se dessine entre la libérale et sa rivale du Parti conservateur, Kerry Colborne.

John Knowlton arrive au bureau de campagne de sa femme, Anita Anand, lundi matin. Il a consacré une partie de la matinée de cette fête du Travail à nettoyer les dommages infligés aux pancartes de la ministre chargée de l’achat des vaccins. Du vandalisme, il y en a davantage cette année, constate l’équipe de la candidate, sans vouloir s’avancer sur les raisons de la colère.

Des élections non désirées

On ressent, en tout cas, une frustration chez certains électeurs de la circonscription. La décision de Justin Trudeau de déclencher hâtivement ce scrutin passe bien mal ; on en parle spontanément, voire systématiquement. « Il a fait ça pour nourrir son ego. J’ai toujours voté libéral, mais là, je ne voterai pas pour eux », lance un homme croisé sur le sentier du parc Lakeside, qui longe le lac Ontario.

« Je trouve ça sournois », lâche Terry Frendo, qui prenait un bain de soleil dans le même parc. Il votera tout sauf libéral. Conservateur, alors ? « Je n’en sais pas encore assez sur [le chef] Erin O’Toole. Je veux juste que Justin Trudeau s’en aille », tranche l’homme de 46 ans, qui affirme vouloir étudier les propositions du Parti populaire du Canada.

Le moment était « mal choisi pour déclencher des élections », estime Grace Cowan, qui a affiché sur sa pelouse son appui à Anita Anand. « J’ai été très déçue », lâche-t-elle, en se désolant de la « haine » qui est déversée sur Justin Trudeau. « Il a fait un très bon travail pendant la pandémie […] Il y a beaucoup de raisons d’être en colère, mais selon moi, le plan d’avenir des libéraux est le meilleur », lâche la dame au pas de sa résidence.

Un bilan à défendre, un avenir à préparer

C’est aussi ce que plaide la députée sortante libérale.

Élue pour la première fois au scrutin de 2019, la professeure de droit s’est vu confier un important portefeuille que la pandémie a rendu encore plus crucial : l’acquisition de millions de doses de vaccins lui incombait. S’il y a eu des turbulences au décollage, de décembre à février, Anita Anand a fini par devenir la porteuse de bonnes nouvelles.

Craint-elle que cet appel aux urnes hâtif fasse ombrage à ses réalisations et plombe sa tentative de décrocher un deuxième mandat ? « Je n’ai rien à voir dans la décision de déclencher des élections », tient à préciser Mme Anand.

« J’ai livré les vaccins, c’est vrai […] Mais le gouvernement a livré autre chose pour cette circonscription. »

— Anita Anand, députée libérale sortante

Elle cite l’investissement de 295 millions annoncé en octobre dernier par Ottawa pour la conversion de l’usine automobile Ford d’Oakville en centre de construction de véhicules électriques. « C’est très important, parce qu’il y a beaucoup de gens qui travaillent là », plaide la libérale au sujet de cette usine qui jouxte l’autoroute 401, où les mises à pied ont été nombreuses au cours des dernières années.

Mais il y a aussi d’autres chantiers : la crise climatique, l’accès à la propriété – à Oakville, le prix moyen d’une maison était d’environ 1,5 million en août dernier, selon une mise à jour immobilière parue dans le journal Oakville News – et la lutte contre l’islamophobie, qui est un enjeu majeur ici, assure la candidate de confession hindoue, pour qui « la diversité et l’inclusion revêtent une importance capitale ».

Si le chef libéral perdait son pari et que les conservateurs formaient un gouvernement à l’issue des élections, Anita Anand craint pour la sérénité du discours public, se basant sur « l’ampleur de la désinformation à laquelle [ils] ont eu recours, et qu’ils ont propagée dans la population canadienne tout au long de la pandémie », notamment en disant à la Chambre des communes qu’« on ne recevrait pas de vaccins avant 2030 ».

Bras de fer dans une circonscription « pivot »

Le site d’agrégation de sondages 338Canada place Anita Anand au coude-à-coude avec la porte-couleurs du Parti conservateur, Kerry Colborne. Elles sont à égalité statistique, et en date du 8 septembre, le créateur du site, Philippe J. Fournier, chiffrait à 52 % les chances de victoire de la candidate conservatrice contre 48 % pour l’élue sortante. Le NPD est loin derrière – dans Oakville, on a franchi une fois le cap des 10 % depuis 1997.

Après avoir initialement exprimé un intérêt pour organiser une entrevue avec La Presse – nos courriels étant demeurés lettre morte, nous nous sommes présentés sur place, au bureau de campagne de la candidate, qui est son domicile –, l’équipe de Kerry Colborne a finalement signalé que cela ne serait pas possible. « Je vous donne des nouvelles. C’est difficile de trouver du temps si près de la date des élections », a-t-on fait valoir dimanche dernier. Depuis, silence radio.

On sait que le chef Erin O’Toole, dont la femme d’affaires vante le programme sur son site web, souhaite fermer le robinet sur les mesures d’urgence créées sous les libéraux, comme la PCRE qui, combinée à sa précédente incarnation, la PCU, a coûté des dizaines de milliards de dollars. Ces dépenses et toutes les autres, mais surtout, l’impact qu’elles auront sur les déficits et la dette, préoccupent Jeff Lamont.

« Le prochain gouvernement devra trouver une façon de payer pour ces dépenses. Les impôts vont devoir augmenter d’une manière ou d’une autre. Il faudra trouver une façon de le faire de manière responsable », exprime le propriétaire d’une entreprise de services financiers croisé dans la chic rue Lakeshore.

« Ça va avoir un impact sur lui », ajoute-t-il en montrant du doigt son fils Jack.

Lui, un jeune homme de 18 ans, qui exercera pour la première fois cette année son droit de vote, « ça ne [l’]inquiète pas vraiment ».

Et pour qui votera-t-il ?

« S’il n’y a rien de cassé, il n’y a rien à réparer [If it ain’t broke, don’t fix it] », répond Jack.

Le père écoutera attentivement ce que les chefs de parti diront dans les prochains jours.

« Pour la première fois depuis un bon moment, je pense qu’on a un candidat solide [Erin O’Toole] qui se mesure à Justin Trudeau, et ça rendra les élections intéressantes », dit-il.

Une circonscription « pivot », en effet, Oakville.

Anita Anand était contre le prêt à Bombardier en 2017

Dans ses anciens habits, ceux de professeure de droit de l’Université de Toronto, Anita Anand a sévèrement critiqué le prêt sans intérêt remboursable de 372,5 millions accordé à Bombardier par Ottawa. « Soyons clairs : c’est une mauvaise entente non seulement pour les contribuables, mais également pour les actionnaires subordonnés ou externes de Bombardier », a-t-elle dit en entrevue avec BNN Bloomberg, le 8 février 2017. Elle a du même coup dénoncé l’opacité de l’accord. « Écoutez, c’est l’argent des contribuables qui s’en va chez Bombardier, nous méritons d’en savoir plus », a plaidé Mme Anand, dont la principale récrimination concernait la structure de l’actionnariat de la société, où la famille Beaudoin-Bombardier a le contrôle. L’équipe de l’élue sortante n’a pas voulu spécifier si celle-ci était toujours du même avis, ou si elle aurait manifesté son opposition si elle avait été à la table du Conseil des ministres en 2017. « Mme Anand n’est pas en mesure de discuter d’enjeux qu’elle aurait ou non soulevés au cabinet », a-t-on écrit dans un courriel, en ajoutant que depuis son élection, en 2019, son attention a été monopolisée par la lutte contre la pandémie de COVID-19.

— Mélanie Marquis, La Presse

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