Rafael Payare

« Je veux faire découvrir l’incroyable pouvoir de la musique ! »

Sur la terrasse d’un resto de San Diego où nous avions rendez-vous, personne ne l’a reconnu. N’eussent été ses espadrilles orange fluo, Rafael Payare n’aurait attiré aucun regard.

Pourtant, le nouveau directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM) est aussi à la tête du San Diego Symphony. La veille, il avait été ovationné par des milliers de spectateurs venus assister à l’inauguration du Rady Shell, un amphithéâtre extérieur d’une beauté extrême.

Chaleureux comme dix, sympathique comme cent, l’homme a commandé un thon grillé qu’il a laissé refroidir, trop occupé à me raconter avec passion comment il en était « arrivé là », c’est-à-dire comment il était devenu l’un des chefs les plus en vue de sa génération. Il n’a fallu qu’une décennie à ce jeune quadragénaire pour franchir à grandes enjambées le chemin qui le conduit aujourd’hui à la tête de l’un des plus grands orchestres au monde.

« J’avoue que lorsque j’ai su que j’avais le poste à Montréal, j’étais très heureux. Je connaissais le son de cet orchestre et la qualité des musiciens. C’est une grande étape dans ma carrière, j’en suis conscient. »

— Rafael Payare

L’histoire de Rafael Payare est un véritable sujet de film. Benjamin d’une famille de cinq enfants, il a grandi à Puerto La Cruz, ville portuaire du Venezuela, entre une mère enseignante et un père cartographe.

« Nous n’étions ni riches ni pauvres. Ma famille est de la classe ouvrière. Chaque extra était pour nous un luxe. Mais nous étions heureux. On vivait à une vingtaine de minutes de marche de la plage. »

Des années séparent Rafael de ses frères et sœurs. « Disons que je suis un accident de parcours », dit-il en souriant. Cet « accident » fut toutefois choyé et entouré par tous les membres du clan Payare. « Mes parents ont été plus sévères avec mes frères et sœurs qu’avec moi. J’étais un garçon très curieux. Je n’étais pas un enfant terrible, mais j’étais très actif. »

En 1994, alors qu’il n’a que 14 ans et qu’il préfère s’adonner aux activités sportives après des devoirs expédiés en un temps record, l’un de ses frères l’amène à une répétition d’un ensemble faisant partie du fameux programme El Sistema. Créée par José Antonio Abreu, cette approche vise à donner une formation musicale aux enfants et aux adolescents, peu importe leur milieu social, à l’intérieur d’un orchestre.

Les élèves gagnent en confiance tout en découvrant la force du groupe. Ce programme, qui fait l’envie de nombreux pays, est devenu un symbole vénézuélien. Pas moins de 300 000 jeunes reçoivent actuellement un apprentissage musical dans le cadre de ce programme.

Le petit Rafael s’est donc pointé à cette répétition dans l’insouciance la plus complète. Le chef Antoine Duhamel s’est approché de lui et lui a mis un cor entre les mains en lui disant : « Souffle là-dedans. »

« À ma grande surprise, j’ai réussi à sortir un son. »

Quelques semaines plus tard, on demandait au jeune Rafael de se joindre à la formation. De séminaire en séminaire, de déplacement en déplacement à Caracas, le musicien a perfectionné sa technique.

La musique s’est mise à prendre beaucoup de place dans sa vie. Elle occupait toutes ses pensées.

Après son secondaire, il était prévu que Rafael Payare se consacre à des études en génie. C’était du moins le souhait de son père. Mais l’adolescent sentait bien que ce n’était pas sa voie. Un jour, il a décidé de s’en ouvrir au paternel.

« La veille de cette discussion, j’étais terrifié. Finalement, il a très bien réagi. Il m’a dit : “Si c’est ce que tu veux faire, vas-y !” » Le père de Rafael Payare est mort alors que son fils avait 19 ans. Il n’a pas pu assister aux premiers triomphes de celui à qui il avait offert un précieux cadeau : la liberté de choisir son destin.

Alors que sa formation musicale devenait de plus en plus sérieuse, un chef a un jour invité Rafael Payare à venir se mettre à côté de lui, devant le pupitre. Ce fut la révélation ! À partir de là, le musicien a tout mis en œuvre pour devenir chef d’orchestre.

Première chance

Charles Aznavour avait coutume de dire : « La première chance, ce n’est pas le premier triomphe, c’est la première fois qu’on lève les yeux sur vous. » En 2013, l’Orchestre de l’Ulster, à Belfast, invite Rafael Payare à diriger un concert. Une proposition ne tarde pas à venir. Il vivra cette expérience formatrice de directeur musical jusqu’en 2019, année où il est recruté par le San Diego Symphony.

Quand est venu le temps de chercher un successeur à Kent Nagano, Madeleine Careau, chef de la direction de l’OSM, et Marianne Perron, directrice principale de la programmation musicale et du développement artistique, sont allées dans la plus grande discrétion rencontrer plusieurs candidats et candidates partout sur la planète.

Payare a dirigé l’OSM en septembre 2018 lors d’un concert qui a reçu une pluie d’éloges. Puis de nouveau en juillet 2019. C’est là que tout s’est joué. Il s’agissait du fameux « concert-test », car dans le processus du choix d’un chef vient le moment où les musiciens, qui sont consultés sur le choix du prochain directeur musical, « évaluent » sa performance et la qualité du contact.

« Je ne sais pas s’ils étaient tous au courant, dit Rafael Payare. Moi, je n’ai pas voulu penser à cela. J’allais d’abord travailler avec eux et essayer de faire un bon concert. »

Sa nomination a finalement été annoncée en janvier dernier, tout juste avant qu’il dirige l’OSM lors d’un concert offert en webdiffusion.

Rafael Payare se défend bien d’avancer selon un plan précis. Pour lui, la qualité des projets est la chose la plus importante. « Je laisse les choses venir et pour le moment, les choses viennent bien. »

Les chefs, surtout quand ils sont invités par un orchestre pour un seul programme, peuvent vivre des soirées difficiles. Il y a aussi l’épreuve des mauvaises critiques publiées les lendemains de concert. Rafael Payare ne semble pas trop s’en faire avec cet aspect du métier.

« Je vais toucher du bois [il touche le dossier d’une chaise], car je n’ai pas été très écorché. Peut-être l’ai-je été. Je dois vous avouer que je ne lis pas les critiques. Si vous entrez là-dedans, vous n’en sortez plus. »

« Après un concert, on sait ce qui a bien été et ce qui a moins bien marché. Si on veut être un bon chef, il faut accepter ça. Et surtout, il faut travailler fort. Je reconnais le rôle des critiques. Ils sont importants. Mais pour moi, ça se passe d’abord avec les musiciens. »

— Rafael Payare

Payare et Montréal

Comme la plupart des grands chefs, Rafael Payare est un citoyen du monde. Il vit à Berlin avec sa femme, la violoncelliste Alisa Weilerstein. Il a, bien entendu, un pied-à-terre à San Diego. À Montréal, pas question de vivre dans une suite d’hôtel. Pour offrir à sa fille de 5 ans une forme de stabilité, il s’installera dans une maison.

Rafael Payare a eu plusieurs réunions avec la direction de l’OSM sur les idées folles qu’il veut réaliser. Fort de l’expérience d’El Sistema, il entend notamment travailler à renforcer le travail que fait déjà l’OSM pour offrir un apprentissage de la musique aux jeunes.

Parlant de jeunes, Rafael Payare a tout pour séduire un public qui ne vient pas à la Maison symphonique. Est-ce que le côté hautement sympathique du personnage contribuera à attirer ces spectateurs que l’on souhaite ardemment avoir ? « Je ne sais pas, mais j’espère les convaincre de venir en leur faisant découvrir l’incroyable pouvoir de la musique », dit-il.

Rien ne fait plus plaisir à Rafael Payare que de savoir qu’il a donné le goût de la musique classique à des gens qui la craignaient.

« Je me souviens de ce gardien de sécurité qui, après un concert extérieur, m’a dit que je lui avais fait vivre de grandes émotions. Cet homme n’avait jamais vu d’orchestre symphonique sur une scène de sa vie. Ça, c’est le genre de commentaire qui me fait vraiment plaisir. »

— Rafael Payare

C’est à ce moment-là de la rencontre que j’ai dit à Rafael Payare qu’il allait sans doute beaucoup aimer Montréal et que Montréal allait assurément tomber amoureux de lui. « Lors de mon séjour l’hiver dernier, j’ai vécu de bons moments avec les Montréalais. Plusieurs musiciens de l’orchestre habitaient le quartier où nous étions. Leurs enfants venaient chercher notre fille pour glisser en traîneau. On a adoré ce genre de contact. »

Depuis qu’il sait qu’il sera le neuvième directeur musical de l’OSM, Rafael Payare suit des cours de français. Quand je l’ai rencontré, en août, il doublait la cadence en vue de son actuelle visite. « Nous avons inscrit notre fille dans une école française. Elle corrige ma prononciation », ajoute-t-il en riant.

Rafael Payare entrera officiellement en fonction en septembre 2022. D’ici là, il aura le titre de directeur musical désigné. Et il aura amplement le temps de mettre le public de Montréal dans sa poche. De cela, je suis convaincu.

Rafael Payare dirige l’OSM lors d’un concert gratuit sur l’Esplanade du Parc olympique ce jeudi. Il dirigera également le concert d’ouverture de la saison de l’orchestre les 14, 16 et 18 septembre, à la Maison symphonique.

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