Musique

La mission de Roxane Bruneau

Pop-rock
Acrophobie
Roxane Bruneau
Disques Artic

Trois ans après l’immense succès de son premier album, Roxane Bruneau est de retour avec Acrophobie, qui signifie avoir la peur des hauteurs, parce qu’elle craint toujours de « redescendre aussi rapidement » qu’elle est montée. Nous avons discuté avec l’autrice-compositrice-interprète au tempérament de feu de l’apprentissage du métier, d’anxiété et de responsabilité, ainsi que de son lien privilégié avec le public.

Quand elle parle de ses fans, Roxane Bruneau préfère dire ses « cocos ». « Parce que fans, ça me met tellement sur un piédestal qui n’a pas rapport. Je fais toujours ben rien que de la musique ! » Elle trouve aussi que coco est « trop petit pour eux ». « C’est plus une armée. Une armée de guerriers soldats, genre. »

Ce n’est pas anodin : c’est d’abord à son public que Roxane Bruneau dédie ce nouvel album dans ses remerciements. Et elle s’adresse même directement à lui dans la chanson titre.

« Je leur dois tout, à ces gens », dit la chanteuse de 29 ans, qui s’est fait connaître d’abord sur YouTube avant d’être propulsée à l’avant-scène avec son premier album, Disphorie, qui lui a valu une nomination comme révélation de l’année à l’ADISQ en 2018, et le Félix de la chanson de l’année en 2019.

« Je ne suis pas partie d’une grosse boîte pour rentrer dans le salon des gens. Ce sont plutôt eux qui sont venus me chercher dans mon salon et qui m’ont mise dans leur télé. J’ai fait le chemin inverse. »

— Roxane Bruneau

Trois ans plus tard, elle leur en est toujours reconnaissante. « J’vous en dois une, je l’ai pas oublié, chante-t-elle sur Acrophobie. Et je ne veux pas l’oublier. Sinon, tu vas me rappeler pour me le dire ! »

Anxiété

En entretien téléphonique, Roxane Bruneau est comme on l’imagine : spontanée et directe. Mais on la sent aussi un peu sur ses gardes. Celle qui a l’habitude d’entretenir une conversation sans intermédiaire avec le public s’assure d’être bien comprise et de préciser ses propos, et ce, même si l’absence de filtre reste une de ses principales caractéristiques.

« Je pense que si je changeais, les gens seraient déçus, ils ne me reconnaîtraient pas. » Elle l’avoue : elle a l’angoisse facile et c’est pour cette raison que la sortie de ce deuxième album lui donne autant le vertige. « Ça aurait pu être ça aussi le titre, mais c’est moins punché ! »

Vous l’aurez compris, Acrophobie n’est pas un album hop la vie. Il y est question d’amours malheureuses, de dépression, de peur de tomber, du désir d’en finir – sur Le petit soldat, sa chanson la plus émouvante, qu’elle faisait déjà en spectacle. « Ça a l’air imbu de moi, mais je sais que cette chanson a sauvé la vie de quelques personnes, qui se sont reconnues dans ce petit soldat. Elles se sont dit : “Moi non plus, je ne vais pas sauter. Je vais continuer à me battre.” »

Quand on lit les textes de cet album aux thèmes vraiment sombres, on se dit en tout cas qu’il ne doit pas toujours être facile d’être dans la tête de Roxane Bruneau.

Elle éclate de rire. « As-tu bien dormi après les avoir lus ? » Nous, ça va, mais elle, est-ce qu’elle dort bien ? « Pas tellement. Ça dépend des jours, mais je n’ai pas le sommeil réparateur, je reste en surface, je fais des cauchemars et des terreurs nocturnes. C’est le bordel. »

Bien sûr, cette fébrilité peut être un carburant et un moteur.

« J’ai toujours le couteau entre les dents et le gun sur la tempe. Il faut que je réussisse.  »

— Roxane Bruneau

Mais cette pression qu’elle se met est aussi à double tranchant. « Moi, avant un show, c’est presque une maladie. C’est physique, des fois, ça me fait tellement mal, j’en ai mal à la colonne, ça me paralyse au sens propre du terme. »

Apprentissage

Ce qui est certain, c’est que dans chaque chanson, Roxane Bruneau met ses tripes sur la table. Incapable de « rester en surface », incapable d’écrire des chansons joyeuses – « Mettons le soleil brille, les oiseaux chantent, je ne peux pas ! » –, incapable de faire semblant de voir la vie en rose.

« Il y a toujours une partie de moi qui voit le verre à moitié vide, même si l’autre partie est très funny girl. L’affaire est que je suis dans les extrêmes beaucoup. »

La grande différence avec la création du premier album, c’est que l’autrice-compositrice-interprète a découvert qu’elle n’avait pas besoin d’aller mal pour explorer ces zones d’ombre.

« Pour le premier album, j’étais vraiment dans la souffrance. Mais là, je ne peux pas me plaindre, j’ai une belle famille, une maison, ma carrière va bien, tout n’est que positif. Je pensais qu’il fallait que j’aie de la peine pour écrire, mais non : celui-là, j’ai réussi à le faire sans souffrir. »

— Roxane Bruneau

Ce qui a changé aussi depuis trois ans pour Roxane Bruneau : elle a appris son métier. « Au début, j’étais super boquée, j’avais assez peur qu’on essaie de me changer. » Mais entourée d’une équipe « hyper humaine », elle a appris à écouter les conseils et a fait évoluer sa musique avec son cocompositeur et réalisateur Mathieu Brisset.

« Mon premier album était très queb guit-voix parce que le réalisateur pensait que c’était juste ça, Roxane Bruneau. Je ne me suis pas obstinée parce que je ne connaissais rien, je ne pensais pas que je pouvais reproduire des trucs que j’aimais écouter. »

Quand on lui dit qu’elle semble chanter aussi plus en retenue et en poussant moins sa voix, elle est d’accord. « C’est moins criard. » Placer sa voix, vivre les textes... elle a réalisé à l’usage que l’émotion, quand elle est contenue, pouvait se transmettre davantage.

« J’ai appris à chanter quand même ! Quand j’ai commencé, j’étais juste une petite fille sur l’internet qui grattait sa guit. Quand je réécoute mon premier album, je me dis pauvre petite puce, elle essayait donc... »

Pandémie

Roxane Bruneau est particulièrement fière d’avoir réussi à terminer son album malgré la pandémie, à distance. Mais elle refuse de se plaindre : « Il y a tellement de gens qui souffrent, je ne vais pas commencer à dire : “Oh la pandémie c’est dur, je ne peux pas voir mes amis... Ta gueule !” » Elle trouvait d’ailleurs important d’être présente pour son public sur les réseaux sociaux depuis mars.

« Moi, depuis le début de la pandémie, je suis en mission divertissement. Les premiers temps, je sortais une vidéo par jour ! Même que ma blonde m’a dit à un moment donné : “Il va falloir que tu slackes, parce que si tu tombes, tu ne pourras plus aider personne.” Mais je cherchais ma place, ce que je pouvais faire pour aider les gens. Et ma place, c’était d’être le fou du roi. »

C’est pourquoi elle a décidé de sortir l’album quand même cet automne, alors qu’il n’y a pas de tournée prévue pour le soutenir.

« La partie ego de moi voulait repousser la sortie parce que je voulais donc faire des shows. Après, je me suis assise avec moi et je me suis dit : fuck l’ego, le monde a besoin plus que jamais de lire des livres, de regarder la télé, d’écouter de la musique. Alors pourquoi ne pas leur donner ça, et on fera des shows quand on pourra, si c’est dans un an et demi je m’en fous. Advienne que pourra. »

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