Le sentiment d’urgence

Ceci est une chronique sur l’environnement. Je sais, je suis en retard. Les chroniques sur l’environnement, c’était la semaine dernière, durant la COP26. Aujourd’hui, on est rendu ailleurs. Les sujets de préoccupations, c’est la renaissance du hockey québécois, l’agonie du Canadien, la pénurie de sapins de Noël et vaguement la COVID-19.

C’est justement ça, le problème. Le réchauffement planétaire n’est qu’un cheval de bataille de plus, dans le manège de nos priorités. On a beau nous prédire l’apocalypse dans moins d’un siècle, un festival de catastrophes naturelles, une disparition de l’espèce humaine, cela a un effet de serrement de poitrine, d’angoisse nocturne qui n’est que passager.

Pourtant, les changements climatiques ont déjà occupé la première position du palmarès de nos bonnes intentions, durant des semaines, voire des mois.

C’était il y a une éternité, c’était en 2019. Les verts avaient le momentum. On commençait à changer nos habitudes. À faire attention. On réalisait enfin que ça pressait. Puis le coronavirus est arrivé. Et de la première position, il s’est emparé. Pour longtemps. À quoi bon s’en faire pour le sort des Terriens de l’avenir quand ce sont les Terriens du présent qui vont y passer ? On s’est mis à stocker des rouleaux de papier de toilette, à polluer nos espaces de masques non recyclables, à préférer prendre son auto tout seul plutôt que les transports en commun en gang, bref, à être beaucoup moins vert écolo et beaucoup plus vert zoom, à force de rester enfermé dans la maison. L’environnement, ce n’était plus une planète, c’était un cinq et demie.

La pandémie nous a quand même permis de constater que face aux dangers, nos leaders peuvent avoir de l’initiative. Pour la première fois de notre vie, ils ont arrêté l’économie. Ils ont tout fermé. Ce n’est pas rien. Les dirigeants n’arrêtent jamais l’économie. Souvenez-vous, le 12 septembre 2001, au lendemain des attaques terroristes sur le sol américain, quel est le premier conseil que le président Bush a donné à ses citoyens ? Allez magasiner ! Au plus vite ! C’est ça, l’Amérique, achetez ! Ben en mars 2020, on nous a dit de rester chez nous. Ne travaillez plus. Ne sortez plus. Au diable, la société de consommation. Pas de resto, pas de voyage, pas de coiffeur, pas de show qui must go on. Bien sûr, on pouvait toujours commander sur Amazon. Question de santé mentale. Je dépense donc je suis.

Qu’est-ce qui a bien pu faire en sorte que les grands prêtres du néo-libéralisme aient mis de côté la religion du dieu cash ? Le sentiment d’urgence. La courbe des décès était exponentielle. Il fallait tout mettre sur pause. Sauver les populations, parce que sans elles, qui va enrichir les riches ?

Le pire de l’épidémie est passé. C’est du moins ce que l’on peut croire en entrant au karaoké. L’économie a redémarré. Ça va bien aller. C’est quoi, la prochaine menace ? Ah oui, la fonte des glaciers. On va faire un sommet. Pour lutter contre la pandémie, il n’y a pas eu de sommet, de grosse réunion, de résolutions, de cibles à atteindre, de rapport. On n’a pas discuté. On a agi.

Le sentiment d’urgence qui fait que l’on se met en mode survie, quand s’empare-t-il de nous ? Toutes les conférences climatiques sont les conférences climatiques de la dernière chance. On est rendu à 26 dernières chances. Il y en a combien dans le paquet ?

Le pacte adopté par les 200 États présents à Glasgow promet un réchauffement planétaire de 2,7 °C à la fin du siècle. L’accord de Paris, en 2015, promettait un réchauffement de 1,5 °C. Six ans plus tard, on n’avance pas, on recule. Même dans les promesses. Alors, imaginez sur le terrain. Sur le terrain inondé.

Si Mark Zuckerberg veut faire œuvre utile avec son métavers, qu’il nous fasse entrer dans la réalité virtuelle de ce qu’il va nous arriver. Que chacun mette son petit casque et constate à quoi ressemblera un monde de plus en plus réchauffé. Qu’on sue notre vie.

Il faut que l’on voie les cataclysmes, les sécheresses, les inondations, le chaos pour vraiment se mobiliser. Tant que ça demeure une abstraction, nos mesures demeurent abstraites. On est contre les énergies fossiles, mais pour le pipeline.

On écrit des chroniques pro-environnementales puis on s’en va faire son sapin de Noël. En passant, qu’est-ce qui est le mieux pour la planète ? Un sapin naturel ? Un sapin artificiel ? On ne le sait plus. Pas de sapin pantoute ? Ça doit être ça. Mais il faut bien vivre. Comme qu’on dit.

On ne peut pas laisser aux individus toute la responsabilité de l’avenir de l’humanité. On élit des dirigeants pour nous diriger. Dirigez-nous à bon port. Pas au fond de l’eau.

Le vert de la planète est plus important que celui des billets.

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