Véronique Ovaldé

Famille et vieilles rancœurs

Peut-on réparer les liens rompus après des années d’éloignement ? Dans son nouveau roman, Fille en colère sur un banc de pierre, Véronique Ovaldé explore le déchirement d’une famille à la suite d’une tragédie – et ses retrouvailles malaisantes.

Cette « fille en colère sur un banc de pierre » qui a inspiré le titre du roman, c’est Aïda. La jeune trentaine, elle habite à Palerme, survit comme elle peut. Voilà plus de 15 ans qu’elle a été forcée de quitter sa famille, tenue responsable par son père de la disparition de sa plus jeune sœur.

Elle rumine encore ses souvenirs d’enfance lorsque sa sœur aînée la contacte ; leur père est mort, il faut régler la succession.

Sous une chaleur écrasante, Aïda se résigne à retourner sur les terres de son enfance, au risque de briser l’équilibre durement acquis qui lui a permis de survivre au rejet des siens pendant toutes ces années. C’est ainsi qu’elle retrouve ses deux sœurs aînées et sa mère vieillissante dans cette île volcanique où elle est née, au large de la Sicile. Au beau milieu des parfums d’eucalyptus et des odeurs de sable, mêlés à celles du « gasoil »… L’endroit idéal pour camper une famille, note l’écrivaine française, jointe à Paris.

« Non seulement j’aime beaucoup la Sicile, mais j’ai aussi une passion pour les îles, l’état d’esprit insulaire… La paranoïa insulaire, la folie insulaire, le côté protecteur de l’insularité et en même temps atrocement enfermant : tout ça fait que j’avais trouvé le bon endroit pour écrire cette histoire de famille. » Une île qui est comme un cocon « un peu visqueux », qui finit toujours par vous rattraper.

« Quand je commence à écrire un texte, j’aime le placer le plus loin possible de chez moi ; je crois que ça assécherait mon imaginaire si ça se passait à Paris, sous ce ciel gris, moche, et avec l’humidité parisienne un peu triste et morose. »

– Véronique Ovaldé

Rivalité sororale

Le roman lui est d’abord apparu sous l’image fugitive de deux gamines qui passaient par la fenêtre pour se glisser en douce hors de la maison familiale : Aïda et Mimi, la benjamine des quatre sœurs. Celle qui, avec Aïda, était la préférée du père ; un homme un peu fruste qui peut aussi être un père aimant, concède l’écrivaine, mais qui, en raison de son trop grand amour pour ses deux plus jeunes filles, a rendu ses deux aînées malheureuses.

« En fait, le grand coupable, c’est le père. Même s’il a plein de circonstances atténuantes, c’est lui, le grand coupable, parce qu’il va créer cette relation entre ses filles. »

Véronique Ovaldé explore donc ces « chorégraphies familiales » où l’on découvre une profonde rivalité sororale, de la jalousie, des déceptions aussi, mais par-dessus tout, une grande lâcheté et beaucoup de culpabilité.

« Ma mère, qui est une femme absolument charmante, toute douce, très simple et modeste, quand elle a lu le livre, elle en a été absolument dingue et elle m’a dit : “Tu as su dire qui était ton père” », confie l’écrivaine.

« Dans chacun des romans que j’écris, tout est vrillé ; tout est une énième variation de mon motif principal. J’adore, en fait, les dérapages que je m’octroie. »

– Véronique Ovaldé

Fait surprenant, Véronique Ovaldé nous apprend qu’elle écrit la nuit, entre 3 h et 6 h ou 7 h du matin. Une habitude d’insomniaque prise peu après la naissance de son fils aîné, qui va avoir 25 ans.

« J’ai commencé à très mal dormir à ce moment-là. Et à partir de là, j’ai commencé à dormir par toutes petites bribes. Je dors trois heures, je me réveille et je fais un truc ; après, je peux dormir. Et c’est assez idéal pour travailler puisque vous avez plein de fois dans la même journée des moments d’une extrême lucidité, d’extrême conscience. »

D’autant plus que ce rythme d’écriture lui permet d’entretenir une relation très particulière avec l’« onirisme impératif » de la nuit, cette magie et cette fantaisie qui seraient autrement impossibles le jour. « À tel point que le matin, je ne sais plus bien ce que j’ai écrit dans la nuit, donc je me relis et je suis toujours surprise – en bien ou en mal. »

« Bien sûr, je suis fatiguée comme tous les gens qui dorment mal, souligne-t-elle. Mais après, ça vous permet de vivre différemment. Non, vraiment, je ne me plaindrai jamais de ça parce que c’est un cadeau. »


Fille en colère sur un banc de pierre

Véronique Ovaldé

Flammarion

320 pages


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