45e FEstival international du film de Toronto

D’hier à aujourd’hui

Dans One Night in Miami, son premier long métrage à titre de réalisatrice, Regina King nous ramène en 1964 en compagnie de quatre figures légendaires. Elle nous offre un film convaincant, qui trouve un écho particulier à une époque où la question du racisme est exacerbée.

One Night in Miami est une fiction inspirée d’un fait réel. Le 25 février 1964, Cassius Clay, qui se nommera plus tard Muhammad Ali, est devenu, à l’âge de 22 ans, le champion du monde de boxe dans la catégorie poids lourd en détrônant le défenseur du titre, Sonny Liston. Après son combat, le jeune homme a célébré sa victoire dans une chambre d’hôtel avec son ami Malcolm X, et les deux hommes ont été rejoints par le joueur de football Jim Brown, ainsi que par le chanteur Sam Cooke. Là s’arrête la réalité. Car personne ne sait vraiment ce qui s’est passé – ou dit – ce soir-là.

Le dramaturge Kemp Powers, qui signe le scénario de ce film, a eu toute la latitude voulue pour imaginer une conversation entre ces quatre individus très en vue qui, chacun à leur façon, ont incarné de façon emblématique l’émancipation afro-américaine. Regina King, lauréate de l’Oscar de la meilleure actrice de soutien l’an dernier grâce à sa performance dans If Beale Street Could Talk (de Barry Jenkins), propose ainsi une adaptation cinématographique de la pièce de Powers, créée en 2013. Même si l’origine théâtrale est parfois perceptible dans la construction des échanges, la réalisatrice a quand même su donner à son film un bel élan cinématographique.

Mettre les discussions en valeur

Lors d’une conférence de presse tenue de façon virtuelle dans le cadre du TIFF, Kemp Powers a expliqué avoir utilisé le prétexte de cette rencontre pour évoquer la réalité dans laquelle évoluent les Afro-Américains.

« Il s’agit surtout d’une histoire d’humanité et d’amitié entre quatre hommes qui s’adonnent à être noirs. Je souhaitais à travers eux mettre en valeur des discussions qui nous trottent dans la tête, sans les verbaliser, bien souvent. Ces hommes admirés, apparemment invincibles, sont aussi montrés dans des moments de vulnérabilité, ce qui n’est pas une mauvaise chose du tout. »

— Kemp Powers

Regina King, qui a fait une présentation auprès des producteurs tellement elle avait été emballée à la lecture du scénario, ajoute qu’elle espérait tomber sur une histoire comme celle-là, racontée dans un cadre historique.

« Je n’avais jamais lu ce genre de conversations dans un scénario auparavant. Il était fascinant d’entendre les voix de ces figures légendaires parler simplement de leur expérience d’hommes noirs à cette époque. »

Soulignons par ailleurs les performances des quatre acteurs en présence, tous formidables : Eli Goree (Cassius Clay), Kingsley Ben-Adir (Malcolm X), Aldis Hodge (Jim Brown) et Leslie Odom Jr. (Sam Cooke). L’une des grandes qualités du film est d’ailleurs de nous montrer ces hommes échangeant leurs idées – parfois conflictuelles – dans un contexte où ils baissent leur garde. La discussion musclée entre Malcolm X et Sam Cooke, à propos de la chanson Blowin’ in the Wind, de Bob Dylan, constitue l’un des temps forts du récit. Même si l’histoire se concentre uniquement sur cette soirée, on ne peut faire abstraction du fait que ces deux hommes mourront tragiquement dans les mois qui suivront. Cooke laissera notamment A Change Is Gonna Come en héritage, chanson emblématique du mouvement des droits civiques.

La volonté de Cassius Clay de se convertir à l’islam provoque aussi des réactions au sein du groupe. Et tous ne s’accordent pas non plus sur la façon de se faire une place dans une société où règne encore beaucoup de discrimination. D’où la richesse des discussions.

Les droits d’exploitation du film ont été acquis par Amazon Studios, mais aucune date de diffusion n’a encore été annoncée.

Luca Guadagnino et le TIFF

À trois jours de la diffusion, le 14 septembre, du premier des huit épisodes de sa série We Are Who We Are sur la chaîne spécialisée HBO, le cinéaste italien Luca Guadagnino a donné une leçon de cinéma virtuelle en compagnie de Cameron Bailey, codirecteur du TIFF. Sans faire de flagornerie, le réalisateur de Call Me by Your Name a déclaré combien le festival de la Ville reine avait été important dans son parcours, rappelant qu’un film rejeté par un public ne l’est pas obligatoirement par un autre.

« C’était à l’époque d’Io sono l’amore (I Am Love), il y a 10 ans. Nous avions de la difficulté à terminer le film en postproduction et aucun vendeur ne voulait s’occuper du film, a-t-il raconté. Le film a été présenté en première à la Mostra de Venise et il a été accueilli par des huées. Au moins 300 spectateurs ont quitté la salle ! Le film avait aussi été soumis au TIFF, mais n’avait pas été retenu par le programmateur qui l’avait vu. Mon producteur était si choqué qu’il a joint Piers Handling [ancien directeur du TIFF] directement. Piers l’a regardé et l’a sélectionné. L’accueil au TIFF a été tout le contraire de celui que nous avions reçu à Venise. Si ce n’était de Toronto, je ne serais pas en train de parler à Toronto maintenant ! »

En plus de rendre hommage à son actrice fétiche, Tilda Swinton (« la plus grande interprète humaniste de sa génération »), Luca Guadagnino a aussi évoqué son enfance, en Éthiopie, de même que sa volonté d’explorer un jour dans un film ses racines familiales, notamment celles de sa mère algérienne.

« L’héritage est tellement riche que je verrais cela un peu sous la forme de poupées russes. Je suis né dans une famille italienne, j’ai grandi en Éthiopie, et ma mère vient d’Algérie. Peut-être un jour… »

En attendant, un projet de remake de Scarface, dont la plus récente version remonte à 1983 sous la gouverne de Brian de Palma (avec Al Pacino), figure dans ses prochains plans de réalisation. « Cette histoire est l’archétype même du rêve américain. Il faudra toujours y revenir ! »

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