Les rivalités québécoises

La plus belle rivalité du Québec

Au cours des trois prochains jours, notre chroniqueur se penchera sur les meilleures rivalités sportives de la province. Aujourd’hui : l’école Saint-Jean-Eudes contre le Séminaire Saint-François.

Québec – — Quels sont les billets les plus recherchés à Québec cet automne ? Ceux de la Coupe Prémont-Boulé. Un match annuel de football entre les élèves de 4e et 5secondaire de deux écoles locales, l’école Saint-Jean-Eudes (SJE) et le a (SSF).

La grosse affaire.

Vraiment.

Nous sommes samedi soir, dans les hauteurs de la ville. Le stationnement de l’école Saint-Jean-Eudes est plein. Le stade de football, lui, déborde. Comme une rivière au printemps. Ça refoule de partout. Avant la pandémie, plus de 2000 personnes assistaient à la rencontre. Cette année, en raison des risques d’éclosion, seulement 500 billets sont disponibles. C’est nettement insuffisant.

« Cette semaine, on a juste fait ça, gérer des billets », raconte le responsable du football à Saint-Jean-Eudes, Jean-Frédéric Gagné. « Les élèves veulent venir. Les parents veulent venir. Les anciens veulent venir. Les entraîneurs du collégial aussi. Sauf qu’on est à guichets fermés, et on ne peut pas satisfaire tout le monde… »

Il y a donc 500 personnes dans les gradins. Et quelques centaines d’autres – de toutes les générations – derrière la clôture de huit pieds qui ceinture le stade. Plusieurs ne voient que la moitié du terrain. Des adolescents escaladent les entrepôts, derrière la ligne des buts, et s’installent sur les toits. Une quinzaine d’élèves de SSF, qui ont traversé toute la ville pour encourager leurs amis, tentent de sauter par-dessus la clôture. En vain. La sécurité les repousse.

« Cette game-là, tout le monde en parle depuis des semaines », m’explique Alexandre Martineau, coordonnateur à l’offensive pour les Condors de SJE.

Cette rivalité, elle oppose les deux meilleurs programmes de football scolaire de la région. Mais aussi deux secteurs de la ville – et deux classes sociales différentes. Traditionnellement, SJE représente la classe moyenne. SSF, les quartiers les plus huppés de Québec.

« Il y a de ça, tout à fait », reconnaît le directeur général du SSF, Luc Savoie, qui a lui-même participé à cette rivalité comme joueur et entraîneur. « Je ne sais pas pourquoi, mais [ce match] a toujours l’air plus gros pour Saint-Jean-Eudes que pour nous. Nous, pendant longtemps, notre adversaire principal, c’était le Collège Notre-Dame à Montréal. […] À Saint-Jean-Eudes, à l’époque, on disait toujours que SSF avait plus d’argent. C’est vrai qu’on a été les premiers à faire plusieurs affaires. À installer un terrain synthétique, par exemple. Mais regarde leur stade aujourd’hui. Regarde leurs installations. C’est pas pire pantoute ! »

C’est le phénomène du voisin gonflable, version football.

Un collège force l’autre à se dépasser. Et vice-versa.

Cette émulation a propulsé les deux programmes au sommet.

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La partie de ce soir est la 65e entre les équipes juvéniles des deux écoles. La rivalité a toujours été intense – mais pas aussi populaire qu’aujourd’hui.

Yann Langlois, Jean-Louis Obando et Jean-Philippe Carange ont participé au derby au milieu des années 1990. Le premier pour le Blizzard du SSF. Les deux autres, pour les Condors de SJE.

« À l’époque, il y avait moins de spectateurs, raconte Jean-Louis Obando. Autour de 200-300. Le SSF, c’était les bonnes familles. Nous, c’était un autre bassin. Plus ouvrier. Sauf que sur le terrain, il n’y avait pas de cheap shots. C’était une rivalité saine. »

Jean-Philippe Carange acquiesce. « Il y avait plus de respect que de haine. C’était comme avoir un portrait inversé de soi. »

Comme toute bonne rivalité, celle-ci mettait alors en scène deux personnages hauts en couleur : le père Jean-Marc Boulé, au SSF, et Sylvain Prémont, à Saint-Jean-Eudes.

Le père Boulé avait étudié aux États-Unis. Fortement inspiré par les programmes de sports-études, c’est lui qui a popularisé la pratique du football au Séminaire. Yann Langlois l’a bien connu.

« M. Boulé était le maître d’œuvre au SSF. À partir du mois d’août, il était tout le temps autour de l’équipe de football. À tous les matchs. À tous les entraînements. Les matins des parties, on déjeunait avec lui. Il était vraiment notre fan numéro un. »

Sylvain Prémont en a fait tout autant à Saint-Jean-Eudes. Tellement que le stade du collège porte son nom. Il assiste justement à la partie, ce soir, dans une des loges construites au-dessus de la cantine. Car oui, il y a des loges. Et oui, il y a un restaurant.

« Cette rivalité vieillit en santé », note-t-il avec fierté, en regardant les deux équipes s’entraîner. Sur le terrain, devant nous, se trouvent plus de 60 joueurs de Saint-Jean-Eudes et 72 du SSF. « Il fut une époque où on avait seulement 32 joueurs par équipe. Et ça, c’était une bonne année. Des fois, on en avait seulement 28 ! »

C’est en 1998 que la rivalité entre les Condors et le Blizzard a vraiment explosé, se souvient Luc Savoie. « D’un côté, il y avait Pierre-Luc Yao, qui a joué plus tard pour le Rouge et Or. De l’autre, Alexis Bwenge, qui a joué au Kentucky. Les deux gars étaient des grandes superstars dans leur école. Les journaux de Québec ont commencé à écrire sur eux. C’était vraiment gros. C’est là qu’on a commencé à voir des foules de 2000 personnes. »

Après un creux de vague, la rivalité a repris de la vigueur ces dernières années. Au point où il y a maintenant une pénurie de billets.

« Les jeunes sont fébriles », confie Jean-Frédéric Gagné. « Ça fait des semaines que les joueurs se font parler de cette partie-là par leurs enseignants et les autres élèves. En plus, à cause de la COVID, ça fait un an et demi que les deux clubs ne se sont pas affrontés. Ça devrait être une bonne game », lance-t-il avec le sourire.

***

À la demie, les Condors de Saint-Jean-Eudes mènent 14-2. Leur défense est impeccable. Dans les gradins, l’ambiance est électrique. Parents et amis – plusieurs vêtus d’un kangourou aux couleurs des deux écoles – chantent Sweet Caroline.

Mais plus le match avance, plus l’écart se resserre. Si bien qu’à la fin du quatrième quart, la victoire est maintenant à la portée du Blizzard. Son attaque possède le ballon, à une verge de la ligne des buts. Je me déplace au fond de la zone, pour ne rien rater de l’action.

« Monsieur ! Monsieur ! »

Je me retourne. Ce sont les élèves du Séminaire Saint-François qui ont tenté de sauter par-dessus la clôture, au début du match. Deux heures et demie plus tard, ils sont toujours là. Et encore plus nombreux. « Monsieur, on est derrière le tableau. On ne voit pas le cadran. Il reste combien de temps ?

– Moins de deux minutes. »

Les jeunes capotent. Ils sautent et s’enlacent. Leurs camarades de classe ne sont plus qu’à une verge de causer la surprise, et de battre leurs rivaux. À l’opposé du terrain, les partisans des Condors font du tapage pour nuire à la communication entre le quart-arrière du Blizzard et de ses joueurs. On se croirait au Texas, dans Friday Night Lights.

Le ballon est mis en jeu.

Le Blizzard tente une course.

C’est réussi. Touché.

SSF 22, SJE 21.

Ce seront les derniers points du match. Lorsque la sirène annonce la fin de la partie, les joueurs du Blizzard exultent et courent vers leurs partisans. Quelques minutes plus tard, Sylvain Prémont descend de sa loge pour leur remettre la coupe qui porte son nom. Le quart-arrière Alexis Delisle est sur un nuage.

« Depuis que je suis au SSF, tout le monde me parle de ce match-là. Plus tu grandis, plus tu réalises ce que c’est. Et là, gagner comme ça, par un beau samedi soir, c’est incroyable ! »

Ses adversaires des Condors, eux, sont évidemment déçus. Cette défaite à domicile, contre leurs archirivaux, pince.

Il y a 25 ans, Jean-Louis Obando a lui aussi vécu une défaite cruelle dans l’uniforme de Saint-Jean-Eudes contre le Séminaire Saint-François.

« Québec, ce n’est pas gros. Pendant des années, quand je sortais sur la Grande Allée, je me faisais rappeler un fameux botté bloqué. J’en ai tellement entendu parler. Je l’ai longtemps eu sur le cœur. »

— Jean-Louis Obando, ex-joueur des Condors de Saint-Jean-Eudes

Mais le temps fait bien les choses. Et efface la douleur. Au cégep, puis à l’université, il est devenu ami avec ses anciens adversaires. Aujourd’hui, il parle de la rivalité avec le sourire. « Je retourne encore une fois par année à Saint-Jean-Eudes pour voir une partie. »

Même chose pour son ami Jean-Philippe Carange, dont les neveux de son beau-frère fréquentent maintenant Saint-Jean-Eudes. « Je pense que c’est le temps de ressortir nos vieux coats de cuir ! »

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