Livreurs de Publisac

« Qu’est-ce qui va nous arriver ? »

Le sol a tremblé sous les pieds des camelots, à la mi-avril, quand la Ville de Montréal a annoncé que le Publisac serait distribué uniquement à ceux qui en font la demande, à partir de mai 2023. La Presse a passé une matinée avec des livreurs qui vivent dans l’incertitude de garder leur emploi.

« Ça m’a fait mal quand Plante a annoncé ça », lance Steve Arsenault en se tapotant le cœur. De l’autre main, il tient fermement une trentaine de sacs de circulaires publicitaires. « Ça fait 15 ans que c’est ma job, que je travaille avec d’autres camelots et qu’on a tous besoin de ça pour vivre. Qu’est-ce qui va nous arriver ? Je ne sais pas. »

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, a annoncé le 11 avril dernier que les résidants qui désirent recevoir le Publisac devront se doter d’un autocollant auprès de la Ville. À Mirabel, la première municipalité qui a adopté un tel règlement, Transcontinental a déclaré à la fin d’avril qu’elle cessait carrément de distribuer les sacs publicitaires, faute de rentabilité. Montréal fait valoir que le Publisac représente 10 % des matières traitées à l’usine de recyclage de Lachine.

« Pourtant, elle ne chiale pas contre Amazon qui produit de la pollution », affirme Steve Arsenault, le son de sa voix se mêlant au bruit de son chariot métallique. « Si tu te promènes le jour du recyclage et que tu regardes les bacs, ce n’est pas vrai que les Publisac représentent 10 % du contenu. Les boîtes d’Amazon prennent bien plus de place. »

Steve Arsenault a commencé à livrer le Publisac il y a 15 ans, et il est devenu distributeur au fil des années. Il embauche une quinzaine de camelots pour couvrir les secteurs de Rosemont, Villeray, Westmount et Montréal-Nord, notamment.

Le camelot-distributeur a vu passer beaucoup d’étudiants et de retraités, mais aussi des sans-abri, des ex-prisonniers, des personnes analphabètes et des immigrants.

« Il y a beaucoup de camelots qui ne pourraient pas travailler au Tim Hortons. Ils ne sont pas faits pour ça. Il y en a qui consomment, alors ils n’iront pas faire du service à la clientèle. »

— Steve Arsenault, livreur de Publisac

« Si la personne est intoxiquée, mais qu’elle est gentille et à son affaire, je lui donne une chance. Notre société est plus malade qu’on le pense », affirme Steve Arsenault, lui-même un ex-alcoolique.

Pour travailler dehors

Un peu plus loin dans Côte-des-Neiges, Yves Perron monte et descend chacun des perrons de l’avenue Mountain Sights, d’un pas rapide. « Moi, je suis un gars de la campagne ! J’aime travailler à l’extérieur », dit celui qui a commencé à livrer le Publisac à l’âge de 20 ans. Il en a maintenant 55. « Mais j’ai parfois arrêté de grands bouts. »

L’homme prend une pause et s’ouvre sur son problème de consommation. « J’ai été élevé dans une famille d’alcooliques. Mon père est alcoolique. Mes sœurs sont alcooliques. Mes oncles sont alcooliques. J’ai été élevé là-dedans et j’ai fait comme eux », explique-t-il.

Le camelot a d’ailleurs réussi à se sortir de l’itinérance, en janvier dernier. Il a trouvé un une-pièce sur le Plateau Mont-Royal et les trois premiers mois de sa location ont été acquittés grâce à un programme de réinsertion sociale. Le 1er mai, il devra payer lui-même son premier loyer.

Yves Perron n’a pas été surpris par l’annonce de Valérie Plante qui veut limiter la distribution du Publisac.

« Ça faisait longtemps qu’elle en parlait. Si je perds ma job, je vais me trouver d’autre ouvrage. À l’extérieur de préférence. »

— Yves Perron, livreur de Publisac

Mais il craint pour d’autres camarades comme J.-F. qui a aussi quitté la rue, il y a trois mois. « Lui, il risque de retomber », s’inquiète-t-il.

Boucler les fins de mois

Chantale Santerre ne digère pas bien, elle non plus, l’annonce du système d’inscription volontaire au Publisac. « Quand j’ai entendu ça, je me suis dit : “Il faut que je me trouve une autre job.” »

La femme de 53 ans travaille déjà comme barmaid et au service à la clientèle d’un A & W. Elle a commencé à livrer le Publisac en octobre pour lui permettre de boucler ses fins de mois. Pour 1000 Publisac distribués, elle gagne 200 $. Elle partage la somme avec son chum qui lui donne un coup de main.

« Si tu es rapide, ça peut prendre deux ou trois heures », soutient-elle. Mais dans certains quartiers, ça peut aussi prendre sept heures, nuance-t-elle.

Chantale Santerre aime la liberté que lui procure son emploi de camelot. Elle commence à l’heure qu’elle veut, prend les pauses qu’elle veut. Quand elle songe à l’idée qu’elle pourrait perdre son emploi, son langage se colore. « Attends aux prochaines élections, toi ! Je ne suis pas une fille qui va voter d’habitude, mais cette fois, je vais y aller », dit-elle d’un ton catégorique.

Mais aux prochaines élections, il risque toutefois d’être trop tard.

700 000

Le nombre de Publisac distribués chaque semaine à Montréal

Source : Transcontinental

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