Matteo Garrone et Pinocchio

La magie de l’enfance

Délaissant les films sombres et violents à la Gomorra ou Dogman, l’Italien Matteo Garrone réalise un rêve d’enfance en proposant sa version de Pinocchio, plus fidèle au conte original de Carlo Collodi, qui marque aussi le beau retour d’un acteur qui s’est fait très rare au cours des 15 dernières années, Roberto Benigni. Nous avons joint le cinéaste à Rome.

Pour les besoins de cette entrevue en visioconférence accordée à La Presse, Matteo Garrone s’est installé dans son bureau, chez lui à Rome. Au fil de la conversation, le cinéaste a tenu à nous montrer une planche sur laquelle sont dessinés par un enfant les personnages de Pinocchio, comme le ferait un réalisateur en élaborant un scénarimage avant de tourner un film.

« J’avais 5 ans quand j’ai dessiné ça ! confie le cinéaste. J’ai toujours gardé ces dessins près de moi. L’histoire de Pinocchio est évidemment très liée à mon enfance. En Italie, nous grandissons tous avec ce conte à l’esprit. Il est dans notre ADN. »

C’est en relisant avec ses yeux d’adulte le livre que Carlo Collodi a écrit en 1881 que Matteo Garrone a eu l’idée de réaliser son rêve d’enfance et de porter sa propre vision de Pinocchio au grand écran.

« J’y ai vu une occasion de faire une version de Pinocchio qui, pour la première fois, serait très fidèle au livre original. Je ne sais trop comment l’expliquer, mais toutes les autres versions que j’avais vues jusqu’alors avaient quelque chose de différent par rapport au conte. »

— Matteo Garrone, réalisateur

« Dans ces circonstances, mon défi était de créer un film qui pourrait quand même surprendre, ajoute-t-il. Nous pensons tous connaître l’histoire de Pinocchio, mais ce n’est pas vraiment le cas. En relisant le livre, j’ai découvert qu’il contenait bien des choses que je ne connaissais pas moi-même ! »

Un miracle pour Roberto Benigni

Parmi les versions antérieures, il y avait celle que Roberto Benigni avait lui-même réalisée en 2002. Or, ce long métrage a été très mal accueilli à l’époque. L’idée qu’a eue le réalisateur de La vita è bella de jouer lui-même, à 50 ans, la marionnette de bois qui aspire à devenir un vrai petit garçon a été rejetée par la critique et le public. Dans le film de Matteo Garrone, l’acteur se glisse cette fois dans la peau de Geppetto, modeste menuisier sculpteur dont l’ambition est de créer la plus belle marionnette du monde. Or, le cinéaste n’avait d’abord pas osé penser à lui pour ce rôle qui, pourtant, relève pratiquement de l’évidence.

« Nous nous sommes rencontrés au Festival de Cannes alors que j’y présentais Dogman, se remémore Matteo Garrone. C’est d’ailleurs Roberto qui a remis le prix d’interprétation à Marcello Fonte lors de l’annonce du palmarès. Nous avons sympathisé et nous nous sommes donné rendez-vous à Rome pour un dîner. Au cours de la soirée, je lui ai parlé de ce projet de film et des comédiens à qui je songeais à attribuer des rôles. Nicoletta [Braschi, comédienne et femme de Roberto Benigni] a alors dit : “Mais Roberto ferait un Geppetto formidable !” Et j’ai dit : “Oui, je suis d’accord.” Mais comme Roberto avait déjà réalisé sa propre version, je ne le lui ai pas proposé, car j’étais certain d’essuyer un refus.

« Quelques jours plus tard, Roberto m’a téléphoné et nous en avons discuté plus sérieusement. Quand il m’a annoncé qu’il acceptait de jouer Geppetto, je l’ai reçu comme un immense cadeau. Roberto est l’un des meilleurs acteurs du monde et il peut passer instantanément de la comédie au drame au cours d’une même scène. Il a aussi grandi très près de l’endroit où Collodi a écrit son livre, dans un milieu très pauvre. Personne n’était mieux placé que lui pour exprimer l’humanité de cette histoire. »

Un lien profond

Au festival de Berlin l’an dernier, où Pinocchio avait amorcé sa carrière internationale après avoir obtenu un très grand succès public en Italie pendant la saison des Fêtes de 2019, Roberto Benigni avait notamment évoqué le lien profond qui l’unissait au conte classique.

« J’ai lu le livre de Collodi très jeune, tout seul, parce que mes parents ne savaient pas lire, avait-il déclaré au cours d’une conférence de presse. Pinocchio était d’abord le livre des pauvres, mais il est maintenant fondamental dans la littérature italienne.

« Je vois un signe du destin dans la proposition que m’a faite Matteo Garrone, à mes yeux l’un des plus grands cinéastes de notre époque. »

— Roberto Benigni, acteur

«  C’est un miracle d’avoir eu l’occasion de jouer les deux personnages dans ma vie, ajoute-t-il. J’y vois le couronnement d’une carrière. »

Roberto Benigni avait aussi rappelé que Francis Ford Coppola, à l’orée des années 2000, lui avait parlé de son projet de réaliser une nouvelle version de Pinocchio et lui avait dit qu’il comptait lui offrir le rôle de Geppetto. De nombreuses rencontres ont eu lieu en ce sens, mais le projet ne s’est jamais concrétisé.

« Cela aurait pu être intéressant, avait-il raconté, mais même si le film avait été fait, j’aurais accepté la proposition de Matteo quand même. Je l’admirais déjà comme cinéaste, mais là, il m’a beaucoup impressionné. Matteo a un grand souci du détail, au point qu’il peut faire arrêter le tournage un après-midi entier s’il ne trouve pas la bonne couleur qu’il cherche pour le dessus de lit ! Pour moi, Garrone, c’est la précision esthétique de Luchino Visconti alliée à l’approche dépouillée de Roberto Rossellini. Je vous le dis, c’est le plus grand ! »

Quand on lui rappelle cette déclaration, le cinéaste éclate de rire. « Roberto a un peu exagéré ! »

L’œil du peintre

Cela dit, il est vrai que Garrone affiche dans ses films un souci esthétique qu’il attribue volontiers à son passé d’artiste peintre.

« Quand j’imagine une histoire, je pense toujours d’abord aux possibilités visuelles, explique-t-il. Pour Pinocchio, je me suis d’ailleurs inspiré des illustrations originales d’Enrico Mazzanti. Mais je pense aussi souvent aux peintres qui m’ont influencé, Goya et le Caravage notamment. J’ai arrêté la peinture à l’âge de 26 ans, au moment où j’ai commencé à faire du cinéma. Quand j’aurai terminé ma carrière de cinéaste, j’y reviendrai sans doute. »

Très heureux de l’accueil que le public italien a réservé à son Pinocchio, Matteo Garrone a vu la pandémie couper les ailes de son long métrage sur le plan international. Dans certains pays, parmi lesquels la France, son film n’a pu être vu que sur des plateformes.

« J’espère que les géants de la diffusion en ligne achèteront des salles de cinéma afin que les spectateurs puissent choisir de voir un film sur grand écran s’ils le désirent. Ce serait le meilleur des deux mondes. Le système doit trouver un moyen pour faire vivre le grand écran. Je suis ravi que Pinocchio sorte au Québec dans les cinémas ! »

Pinocchio prendra l’affiche en salle le 11 juin en version originale italienne sous-titrée en français ou en anglais, ainsi qu’en version doublée en français ou en anglais.

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