Jocelyne Lepage 1944-2020

Le souvenir d’une femme libre

Silhouette menue, regard pétillant, casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, Jocelyne Lepage n’était pas une journaliste flamboyante dont la voix retentissait dans la salle de rédaction comme certains de ses collègues. Jocelyne était plutôt quelqu’un de discret, chaleureux, une femme non conventionnelle à l’allure très cool, avec ses chemisiers d’homme et ses foulards ascot noués au cou. Appréciée de tous ses collègues, jeunes et moins jeunes, elle a laissé sa marque à La Presse, qu’elle a quittée pour la retraite en 2006.

Morte subitement vendredi à l’hôpital Notre-Dame, à Montréal, Jocelyne Lepage était la mère d’Aleksi K. Lepage – Kayou pour les intimes –, l’amoureux de notre collègue Chantal Guy, chroniqueuse à la section Arts et être.

Outre Kayou et Chantal, elle laisse dans le deuil son compagnon de vie depuis 50 ans, Maurice Trépanier, sa famille ainsi que de nombreux amis et collègues croisés au fil des ans. Jocelyne a également partagé la vie de l’ex-journaliste Gérald LeBlanc, mort en 2015.

Une fille curieuse

Entrée à La Presse en 1978 comme traductrice, elle est passée à l’écriture, à la section des Arts, où elle a surtout couvert les arts visuels et la littérature. Elle a signé son dernier texte dans La Presse à titre de pigiste en 2012. De nombreux journalistes ont débuté à ses côtés. « Je lui dois ma carrière, lance Chantal Guy, très émue. C’était plus qu’une belle-mère pour moi, c’était une amie, une mentore. Elle m’a donné ma première chance en me commandant un texte à la fin des années 90. Elle m’encourageait, me poussait. »

« Jocelyne, c’était un bulldozer. C’était l’aînée d’une famille de neuf enfants, et, après elle, il y a eu cinq garçons. Ce n’était pas facile. Elle lisait Sartre et de Beauvoir en cachette quand c’était à l’Index, elle était indomptable. »

— Jean Lepage, frère cadet de Jocelyne Lepage

C’est son beau-frère, François Trépanier, qui lui a ouvert les portes du quotidien de la rue Saint-Jacques. « Je lui avais dit : “Entre comme traductrice et tu pourras soumettre ta candidature à un poste de journaliste ensuite”, se souvient-il. C’est ce qui est arrivé à la fin des années 80. Elle a été embauchée aux Arts et a entrepris de faire une vraie couverture. Elle parlait des nouvelles expositions, se déplaçait à Québec et à Ottawa pour savoir ce qui se passait. Elle a donné un nouveau souffle à la couverture des arts à La Presse. »

Une femme polyvalente

Ses collègues se souviendront surtout de sa gentillesse et de son immense curiosité. « Elle avait un très grand sens de l’humour et une super plume, souligne Alain de Repentigny, ex-directeur des Arts, qui a été son patron durant une vingtaine d’années. Elle couvrait avec autant de talent les arts visuels que la littérature. Elle a aussi couvert l’humour. Elle était très open et s’intéressait à tout. C’était immensément facile de travailler avec elle. »

Jocelyne faisait le pont entre les différentes générations dans la salle de rédaction, ont souligné plusieurs collègues qui l’ont côtoyée. Le chroniqueur aux Sports Alexandre Pratt est l’un de ceux qui ont bénéficié de son attitude bienveillante. Nommé chef de division aux Arts alors qu’il n’avait pas 25 ans, il est par la suite devenu directeur des Arts et, donc, patron de Jocelyne, qui était alors responsable de la section Livres. « Elle aimait les jeunes, assure-t-il. C’était une alliée précieuse, super efficace. Tout ce qu’elle remettait était nickel. C’était rassurant d’avoir quelqu’un comme elle à mes côtés, elle voulait que ça marche. C’était une femme éclectique, différente. Je l’ai adorée. »

Une vie intense

Née à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Jocelyne Lepage a vécu intensément l’effervescence des années 60, selon Chantal Guy, qui aimait l’écouter raconter ses nombreuses anecdotes. « Des partys fous, des virées à New York, une rencontre avec le peintre Lichtenstein durant laquelle le magnétophone n’a rien enregistré parce que son chum avait gardé son doigt sur le bouton… Elle avait toujours plein de choses à raconter et, nous, on n’en revenait pas de tout ce qu’elle avait vécu. »

Jocelyne Lepage a consacré la plus grande partie de sa carrière à la couverture des arts visuels. « C’était une formidable vulgarisatrice en art contemporain, affirme Claude Gosselin, fondateur du Centre international d’art contemporain de Montréal (CIAC) et des Cent jours d’art contemporain. Elle s’adressait à un large public avec un langage clair et limpide. Elle était toujours curieuse et très sympathique. Nous habitions tous les deux rue Laval et je la croisais tous les matins au café. »

Son collègue Jérôme Delgado, aujourd’hui journaliste au quotidien Le Devoir, rappelle qu’à une certaine époque, Jocelyne Lepage était une des seules à porter le flambeau en couvrant les arts visuels. « Elle en parlait de manière très accessible, ce qui m’a en quelque sorte inspiré à en faire autant, souligne-t-il. Elle m’a montré qu’on pouvait en parler sans que ce soit obscur. »

La peintre et sculpteure Isabelle Leduc, qui a croisé son chemin à quelques reprises au cours de sa carrière, se souvient quant à elle d’une femme très agréable qui aimait ce qu’elle faisait. « Elle avait le sens de la formule et avait très bien résumé une de mes expositions dans un titre, confie l’artiste qui expose actuellement au musée Paul-Valéry, en France. C’était quelqu’un de simple et de très chaleureux. Ce n’était pas compliqué de parler avec elle. »

C’était également une amatrice de polar et de bande dessinée, deux genres qu’elle aimait mettre en valeur dans les pages de La Presse.

Dans les dernières années de sa vie, un peu à la manière de Patti Smith, Jocelyne Lepage s’installait dans un café le matin pour écrire son journal. Elle a rédigé son dernier texte professionnel, qui n’a pas encore été publié, en vue d’une exposition consacrée au peintre Serge Lemoyne, son premier compagnon. L’exposition sera présentée au Musée national des beaux-arts du Québec. « Sa mort, rapide, inattendue, lui ressemble, souffle son frère Jean. Elle ne voulait pas qu’on intervienne dans sa vie. Elle est partie comme les oiseaux qui se cachent pour mourir. »

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