11-Septembre 20 ans plus tard

Ma dernière manif

Je me demande bien ce qu’on peut ajouter de plus à ce qui s’est passé le 11 septembre 2001, quand ça fait 20 ans qu’on se repasse ce jour funeste, sans jamais en épuiser l’horreur.

Mais je sens qu’après 20 ans, on veut essayer de mieux comprendre ce qui est arrivé et comment le monde a changé, au juste. Ce genre d’évènement traumatique prend du temps à décanter, tout en continuant à exercer une influence sur le cours de l’histoire qui tourne parfois en rond.

J’ai beaucoup aimé la balado Pour l’avoir vécu d’Anne-Marie Dussault et Marc Laurendeau, parce qu’elle se consacre beaucoup plus au contexte et aux conséquences de ce jour-là qu’au spectaculaire de l’évènement. L’épisode sur la question morale de la torture que nous avons laissé faire dans la colère de l’époque est vraiment bouleversant, quand Anne-Marie Dussault parle notamment d’Omar Khadr.

J’entends souvent que les États-Unis ont perdu leur innocence ce jour-là. C’était un choc sans précédent, un coup terrible au cœur de l’Amérique, un attentat qui a fauché plein de vies et détruit celles de nombreux survivants. Mais j’ai toujours eu plus l’impression que l’innocence américaine a été perdue à Guantánamo.

Je me souviens, autant que des attentats, de cette prison qui défiait toutes les lois internationales, créée dans une certaine approbation, de l’exécution barbare et applaudie de Saddam Hussein que j’avais vue sur le Net, de l’invasion de l’Irak sur des preuves qui allaient se révéler fausses.

Ça me rappelait une entrevue de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui disait que l’hypocrisie était une avancée dans les sociétés qui avaient fonctionné à la cruauté. On ne pouvait plus emprisonner et tuer sans avoir à expliquer pourquoi. Guantánamo nous ramenait à la cruauté sans rendre de comptes à personne. C’était une grave régression, une véritable honte, et les États-Unis ont perdu leur autorité morale à ce moment-là. Ce n’est probablement pas sans lien avec la cruauté qui s’est taillé un chemin vers la Maison-Blanche lors de l’élection de Trump et l’assaut du Capitole.

Le 11 septembre 2001 est aussi une date qui me rappelle la dernière manifestation à laquelle j’ai participé dans ma vie jusqu’à présent – j’exclus la seule autre fois où je me suis retrouvée sur le mont Royal lors de la Marche pour la Terre.

C’était une manif contre la guerre en Irak, en 2003. Elle a eu lieu en février, il faisait - 26, on gelait comme des rats, j’ai failli perdre un orteil par engelure, mais cela a tout de même été décrit comme l’une des plus grosses manifestations de l’histoire du Québec, avec environ 150 000 personnes – le printemps 2012, neuf ans plus tard, allait fracasser les records.

Pourquoi y suis-je allée ? Parce que je craignais vraiment que la planète plonge dans une guerre sans fin pire que ce que les attentats venaient de nous infliger.

En 2003, nous étions encore tellement sous le choc que les pacifistes étaient vus comme des naïfs, voire des traîtres à l’Occident. Je me souviens entre autres que Luc Picard avait pris le micro. Mais parler de paix quand les gens sont en colère et traumatisés, ça ressemble à un coup d’épée dans l’eau. Les gens deviennent sourds quand ils ont peur. Ces manifestations contre la guerre en Irak, qui se déroulaient dans plusieurs villes occidentales, n’ont pas changé le destin inquiétant vers lequel on se dirigeait. Mais force est de constater, 20 ans après 2001, que les manifestants avaient raison de descendre dans la rue.

La sortie catastrophique des soldats américains de l’Afghanistan, où l’on a vu des Afghans tomber des avions auxquels ils s’accrochaient désespérément alors que les talibans reprenaient le pouvoir à la vitesse de l’éclair, restera gravée dans nos mémoires. Et l’Irak, loin d’avoir connu une libération, est plutôt devenu le terreau de Daech.

Ce même Daech qui a revendiqué les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et dont le mégaprocès s’ouvre ces jours-ci. J’étais à Paris quand c’est arrivé, mon appartement était situé en plein cœur des fusillades, juste à côté du Bataclan. Est-ce que ce carnage aurait eu lieu si on avait laissé l’Irak tranquille ? On ne le saura jamais. Comment aurais-je pu deviner, quand je marchais les deux pieds glacés dans la neige en février 2003 avec des milliers de gens à Montréal, que le terrorisme allait étendre ses tentacules un peu partout, jusque sous mes yeux dans le 11arrondissement de Paris ?

L’Afghanistan, l’Irak, la Syrie… Ce sont des pays, berceaux de civilisations, qui me faisaient rêver quand j’étais enfant, et de façon tout à fait égoïste, je me dis que la tempête qui a soufflé sur notre temps m’empêchera probablement de les visiter de mon vivant. Ce qui n’est rien face à ce que les populations de ces pays ont subi comme violence et dont on n’a pas encore fini de voir les conséquences.

Le monde a changé, il est devenu plus sombre, et moi aussi. Je n’ai plus jamais participé à une manifestation après 2003.

La perte de l’innocence, sans doute.

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