Dans le détail

Yves et Léa, chapitre 3

Canadien contre Jets, troisième acte. Le Canadien a gagné les deux premiers. Qui aurait cru qu’il gagnerait ces deux matchs, dans un aréna étranger en plus ? Mais voilà, la magie opère, et le CH se prépare à deux rencontres en deux soirs devant 2500 de ses partisans. Yves et Léa, la suite, sur fond bleu-blanc-rouge.

Dans le détail

La statue de Louis Riel

Léa,

On dit tellement de mal de Winnipeg que le visiteur s’étonne de lui trouver des charmes. J’ai couru le long de la rivière Rouge, qui serpente en plein milieu de la ville et qui passe derrière le parlement. Il y a là un énorme buste de Louis Riel, dans un assez joli jardin. Et si tu vas jusqu’à la Fourche, là où la Rouge se joint à l’Assiniboine, tu n’as qu’à traverser pour arriver à Saint-Boniface.

Là gît Louis Riel.

Et le bruit que tu entends, c’est lui qui se retourne dans sa tombe.

La Ligue nationale de hockey et les Jets, détenus notamment par le baron Thompson, une des grandes fortunes au Canada, se fendent ces jours-ci de beaux messages sur l’inclusion et la lutte contre la discrimination et le racisme, etc.

Et ils ne sont pas foutus de faire chanter UNE ligne en français de l’hymne national de ce beau et grand pays, true North strong and free.

En terre des Métis. Qui sont en quelque sorte les fondateurs de cette province.

Comme tu sais, ils ont pendu Riel. Malgré les appels à la clémence, John A. Macdonald, en vacances à Notre-Dame-du-Portage, près de Rivière-du-Loup, avait envoyé le télégramme final en 1885. Huit lettres : « H.A.N.G.R.I.E.L. » La cabine de télégraphe est encore là, c’est du moins ce que Mario Dumont m’a raconté.

Malgré l’obligation de bilinguisme dans la Constitution, les lois du Manitoba ont été adoptées pendant presque tout le XXsiècle en anglais uniquement. Elles ont toutes été déclarées nulles en 1987 par la Cour suprême… qui a suspendu leur annulation, le temps de les traduire. Car si tu violes les lois suffisamment longtemps, tu crées une sorte de fait accompli qui empêche de les appliquer… Un peu plus tard, ils ont réhabilité Riel officiellement ; il a été reconnu à Ottawa comme un père fondateur.

Mais ça ne veut pas dire qu’on respectera, même de manière cosmétique, la minorité francophone. Ni la visite. Même pas quand l’équipe visiteuse vient de Montréal.

Quant à moi, les hymnes nationaux n’ont rien à faire dans une compétition sportive professionnelle entre équipes de villes. Mais si on est pour le chanter, est-ce que ça vous arracherait la gueule de baragouiner deux, trois mots de français ? Même à Toronto, on a compris ça.

Honte à l’organisation des Jets, Léa, voilà ce que j’ai à dire. Raison de plus de finir cette série en quatre, pour ne pas y retourner.

Sinon, eh ben, ton histoire de pigeon m’a ému. Elle confirme, s’il en était besoin, que les oiseaux ne se cachent pas nécessairement pour mourir. Pas plus tard que la semaine dernière, au parc Martin-Luther-King, tout près de la piste d’athlétisme, j’ai vu un pigeon tituber comme un gars chaud qui se demande pourquoi y a un hélico en haut du parc La Fontaine. Il a fait cinq, six pas, et ploc, il est mort là. Ça ne me dérangeait pas du tout qu’il meure. C’est le spectacle de l’agonie, puis de la mort en direct qui m’a dérangé.

As-tu déjà mangé du pigeon ?

En tout cas.

Qui dit pigeon dit statue. Et qui dit statue, ces jours-ci, pense automatiquement à John A. Macdonald, un autre qu’on voyait tituber parfois au parlement, à ce qu’on raconte.

Quelle magnifique ironie canadienne qu’on déboulonne sa statue. Ce n’est pas le nationalisme québécois qui en aura eu raison, c’est le décolonialisme et la lutte des peuples autochtones.

Je ne suis pas bien sûr qu’on doive enlever sa statue systématiquement.

Ne serait-ce que pour le plaisir de voir les pigeons lui chier dessus éternellement.

Dans le détail

Renaître de ses cendres

Ma mère lit nos échanges, Yves. Elle ne fouille pas dans mes affaires, nos lettres sont dans le journal. As-tu déjà pensé à combien de choses dans le monde sont accomplies uniquement pour qu’une mère soit fière ? Un père ? Je parie qu’il y a des hommes en ce moment qui sont premiers ministres juste pour faire plaisir à leur père. Des nations au complet, le sort de millions de gens entre les mains d’une personne qui voulait juste que ses parents l’aiment.

J’ai bien aimé que tu me parles des mères de gardien de but l’autre fois. Je suis effectivement pleine d’empathie pour elles. Quel destin que d’être la mère d’un général !

Ma mère à moi est née en Abitibi, Yves. Elle me raconte que, quand elle était petite, les seules fois où elle voyait son père s’amuser, c’était dans le salon de leur petite maison quand, assise où elle le pouvait avec ses neuf frères et sœurs, elle regardait le Canadien. Mon grand-père était agriculteur. Une ferme avicole qui existe toujours là-bas. Il était mineur, puis, à la suite d’un accident, il a décidé de bâtir sa ferme. Il y a deux ans, elle a brûlé. Au complet. Pas une, mais deux fois ! Deux fois le travail de trois générations est parti en fumée.

Quand tu y penses, ça n’a aucun sens.

Imagine tout le labeur de ta vie qui s’enflamme. Toutes les recherches, les chroniques, les émissions de radio, de télé, les livres (j’ai lu ton Wikipédia), même les courses, Yves. Toutes les fois où tu as couru. Si tout ça disparaissait, que tu le rebâtissais, et que, dans la même année, tout était anéanti à nouveau ! C’est surhumain, rebâtir quand tu as trop perdu.

Et pourtant, c’est bien ce que regardent les fans du Canadien saison après saison. Parce qu’évidemment, on perd plus qu’on gagne. Avant, on gagnait plus qu’on perdait. Mais plus maintenant. C’est la disette côté coupes.

Autrefois, comme nous l’a soufflé l’ami Richard Labbé, le maire Drapeau annonçait que le défilé de la Coupe Stanley suivrait son trajet « habituel »… Habituel ! Comme si c’était le père Noël ! Ce n’est pas aujourd’hui que la mairesse aurait besoin de nous annoncer ça. Mais bon, y en reste pas moins qu’on gagne, Yves. Ça fait cinq victoires de suite qu’on récolte. Peux-tu croire que, ce soir, j’aurai des amis dans les gradins ? Au Centre Bell, la foule revient peu à peu. La serviette se fait aller, on reprend la tradition.

J’aurais aimé avoir connu une partie au Forum. Je n’y suis jamais allée, à part pour payer du popcorn trop cher et voir mon ticket de cinéma déchiré par un jeune de l’âge de Cole Caufield. Notre Forum est maintenant un affreux complexe sans âme. Maudit qu’on est poches avec notre patrimoine.

Au moins, il y a des traditions que l’on ne peut pas nous enlever. Mon salon est aussi petit que celui de mon grand-père, les soirs de match, il y a des enfants assis par terre.

P.S. Toi qui sais tout (j’ai lu ton Wikipédia), pourquoi est-ce c’est correct qu’à Winnipeg, on ne chante pas l’hymne en français ? Ça m’énerve, et les coutumes, il faut les surveiller, sinon on y bâtit des cinémas.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.