Transports collectifs

Les catacombes, un autre projet de 3,9 milliards

À peine arrivée à la station McGill, l’équipe de la Société de transport de Montréal (STM) nous montre l’eau qui coule en abondance du plafond, près de la sortie des Promenades de la cathédrale.

Ce problème vient d’une dalle de béton construite à l’origine du métro, il y a 54 ans, boulevard De Maisonneuve, à l’angle de Robert-Bourassa. Au-dessus, justement, des ouvriers s’affairent à restaurer ce qui constitue le toit de la station de métro, sur lequel circulent normalement automobilistes et cyclistes.

La réfection exigera deux ans de travaux et 25 millions d’investissements, avec des incidences majeures sur la circulation et les commerçants. Et d’ici dix ans, 15 autres stations subiront le même sort.

Bienvenue dans les catacombes du métro. Le directeur général de la STM, Luc Tremblay, a consenti à me les faire visiter, avec notre photographe, pour mieux illustrer les grands défis incompris de son organisation.

Les vieilles infrastructures de la STM, dont le réseau de métro représente 80 %, ont manqué cruellement d’amour ces dernières années. Et depuis cinq ans, la STM doit mettre les bouchées doubles.

Les investissements sont ainsi passés de 300 millions en 2015, à 1,8 milliard de dollars en 2021. La nuit, quand les usagers dorment, 105 chantiers sont actifs sur le réseau, entre 1 h et 5 h du matin.

Selon Luc Tremblay, les gouvernements avancent des fonds, mais ils sont nettement insuffisants. « Pour un politicien, couper un ruban pour une dalle de béton réparée ou une unité de ventilation n’est pas glamour comme l’ouverture d’une nouvelle station », m’explique-t-il.

La pandémie n’a rien fait pour aider. Elle a privé la STM des deux tiers de ses usagers et donc d’importants revenus. Cet effondrement aggrave le problème, puisque la STM doit assumer 25 % des réfections du réseau à même son budget (le reste vient des gouvernements).

Un déficit de 3,9 milliards

La STM estime que son réseau a besoin de rénovations s’élevant à 3,9 milliards de dollars, soit autant que la valeur du prolongement de la ligne bleue. Ce déficit de maintien d’actifs, comme elle l’appelle, équivaut à 12 % de la valeur de ses installations, un niveau inquiétant.

Au-dessus de 10 %, cet « indice de condition de parc », dans le jargon, est en zone rouge, un peu comme la COVID-19. L’objectif est de le faire redescendre à moins de 5 % d’ici 2029, en zone jaune.

Pourquoi s’en soucier ? Eh bien voilà, les réfections essentielles qui sont reportées causent des dégâts, qui finissent par coûter plus cher que le problème d’origine. Réparer le toit d’une maison qui coule est coûteux, mais laisser l’eau s’incruster dans les murs au fil des ans multiplie la facture, illustre le directeur principal de l’ingénierie et des grands travaux de la STM, François Chamberland.

« C’est la roue infernale », me dit l’ingénieur en chef.

Les reports d’investissements obligent la STM à recourir à des solutions temporaires. Durant la visite, nous avons vu quantité de vérins d’acier jaune et gris installés pour soutenir des dalles attaquées par l’eau et le sel, qui font rouiller les armatures d’acier.

C’est le cas sous la station Place-des-Arts, dans le secteur adjacent au stationnement souterrain de l’institution.

Ou encore sous les escaliers roulants près de la sortie Papineau de la station Fabre, sur la ligne bleue.

Cette ligne bleue, en passant, est la plus affectée des quatre, même si elle a été construite il y a bien moins longtemps (il y a 35 ans). Autre temps, autre qualité…

La dégradation du réseau n’est pas sans conséquence pour les usagers. En juin 2020, par exemple, un bris structural à la station Place-des-Arts a obligé la STM à interrompre le service pendant cinq heures sur la portion centre-ville de la ligne verte, en plus de fermer l’accès à la station toute la journée.

Depuis six ans, les retards de service causés par des bris sont en hausse de 60 % (environ 1000 minutes cette année). Évidemment, la sécurité est au sommet des priorités de la STM. Ses ingénieurs et techniciens en génie civil, comme Alexandra Guy qui nous accompagne, font des inspections régulières.

N’empêche, les dégâts provoqués par le déficit de maintien d’actifs donnent des maux de tête aux gestionnaires. La STM a observé quelque 2200 cas qui nécessitent des travaux dans un horizon maximal de deux ans et 1950 autres cas, dans un horizon de cinq ans. Ces deux catégories touchent la structure et les équipements (mais aucunement le matériel roulant, jugé en bon état).

Cette année, ces réparations urgentes ont obligé la STM à piger 215 millions dans son budget de rénovation ordinaire de 600 millions. Cette ponction reporte de deux ans la mise à niveau du réseau qui permettra de descendre en zone jaune (indice de condition de parc de moins de 5 %).

Ce n’est pas tout. Avec l’électrification des transports promise par Québec et Ottawa, la STM doit investir 2,2 milliards de sa poche pour convertir les garages et les entrées de service, ce qui s’ajoute au déficit de maintien d’actif de 3,9 milliards.

Et en plus, il y a le REM, le Réseau express métropolitain. Pourquoi parler du REM ? Parce que ce sont les villes de la région de Montréal qui financeront une grande partie de l’exploitation du REM, en plus de financer la STM, sa ligne bleue et ses réfections de 3,9 milliards.

Or, les villes n’ont pas un budget illimité. « C’est comme se payer une maison de luxe, mais avec un salaire de seulement 50 000 $ », dit le directeur général Luc Tremblay.

Le gestionnaire se demande comment il résoudra un tel casse-tête, d’autant que l’Autorité régionale de transport métropolitain (ARTM), qui chapeaute les transports collectifs de la région, demande des compressions importantes à la STM, et réserve les nouveaux revenus au REM de la Caisse de dépôt et placement.

Après avoir parcouru les catacombes et ses armatures rouillées, on se demande comment les Québécois pourront, en plus, absorber le REM de l’Ouest, le REM de l’Est, la nouvelle ligne bleue du métro et l’électrification des transports, des projets dont les coûts augmentent sans cesse.

Le métro de la STM en chiffres

• 68 stations de métro

• 76 km de réseau de métro et tunnels

• 132 édicules

• 296 escaliers mécaniques

• 555 escaliers fixes

• 1011 voitures de métro, dont 576 Azur

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.