Michel Piccoli

Une certaine idée de l’élégance

De Godard à Sautet et de Bardot à Romy, tous ont été fascinés par l’allure et l’intensité de Michel Piccoli. À 94 ans, c’est toute une histoire du cinéma français qui tire sa révérence.

Son premier rôle important au cinéma, en 1949, à 23 ans, allait donner le « la » à toute sa carrière et à toute sa vie : dans Le point du jour, de Louis Daquin, ce fils de musiciens classiques (père violoniste et mère pianiste) incarnait un prolo. Loin de tout folklore ouvriériste comme de tout pathos, il apportait à son personnage une vérité singulière, tout en lui conférant une dignité sans faille. Michel Piccoli n’était pas seulement de la même génération que Gérard Philipe et Michel Bouquet, il était aussi de la même race de comédiens. Le cœur à gauche et l’esprit libre, seigneurial et modeste, entièrement dévoué à son art.

Formé au cours Simon, c’est tout naturellement sur les planches qu’il s’illustre d’abord, avec un éclectisme exemplaire. Au Vieux-Colombier comme au Grand-Guignol, au TNP (Théâtre national populaire) comme au sein de la compagnie Renaud-Barrault, il interprète les auteurs les plus divers, Courteline et Pirandello, Racine et Audiberti, Claudel et Strindberg, Georges Arnaud et Chistopher Fry. Tout lui est bon pourvu qu’il puisse enrichir ses rôles de sa fièvre et de son talent. Véritable bête de scène, il acquiert au théâtre son métier et ses galons. Les acclamations du public lui suffisent, il se moque de ne pas être une star.

Mais si le théâtre restera jusqu’au bout sa grande passion (il donnera sa représentation d’adieu à l’âge de 83 ans), ce n’en est pas moins au cinéma qu’il sera redevable, sur le tard, de devenir un des acteurs français les plus célèbres. Longtemps, en effet, il multiplie les rôles de second plan dans des films d’intérêt très variable. On le voit aussi bien chez Jean Renoir (French Cancan) que chez René Clair (Les grandes manœuvres), chez Buñuel (La mort en ce jardin) que chez Cottafavi (Les vierges de Rome), chez Melville (Le doulos) que chez Delannoy (Destinées). Si sa silhouette devient peu à peu familière aux spectateurs, ils n’en retiennent pas son nom pour autant. Et lorsqu’il tient le rôle principal d’un film, c’est d’un court métrage qu’il s’agit (Torticola contre Frankensberg, de Paul Paviot, où il est la créature de Frankenstein, ou La chevelure, d’Ado Kyrou).

Deux films marquants

Soudain, tout change en 1963 avec le tournage de deux films où, pourtant, il n’est encore, dans chacun, que le faire-valoir de sa partenaire. Mais il en est enfin la vedette masculine et, surtout, il peut y donner sa pleine mesure.

Dans Le mépris, de Jean-Luc Godard, il fixe à tout jamais son image de séducteur mûrissant, nonchalant et un brin cynique, dont on comprend parfaitement que Brigitte Bardot, plus désirable que jamais, ait pu tomber raide amoureuse.

Dans Le journal d’une femme de chambre, de Luis Buñuel, il se régale, aux antipodes de sa création précédente, à composer une inoubliable figure de hobereau dégénéré, à la fois méprisable et pathétique, dont la sinistre veulerie sert de contrepoint à la beauté lumineuse de Jeanne Moreau.

La suite est connue. Des chroniques de mœurs douces-amères de Claude Sautet, dont il partage l’affiche avec Romy Schneider, aux provocations de La grande bouffe et autres réalisations de Marco Ferreri, aussi épatant en salopard qu’en intello humaniste, aussi crédible en gangster qu’en petit bourgeois, il fera merveille dans des dizaines de films qui, signés Francis Girod ou Marco Bellocchio, Jacques Demy ou Sergio Corbucci, Jacques Doillon ou Pierre Granier-Deferre, Elio Petri ou Michel Deville, lui devront tous une immense part de leur succès.

Vieilli, Michel Piccoli s’était, ces deux dernières années, retiré dans son manoir de Normandie avec sa troisième épouse, la scénariste Ludivine Clerc. Fatigué, usé, il n’en avait pas, pour autant, perdu son amour de la vie. On le voyait parfois, cassé en deux, arracher les mauvaises herbes de son jardin… Il s’est éteint paisiblement dans les bras de Ludivine, près des deux enfants – âgés maintenant de 30 et 32 ans – qu’ils avaient adoptés ensemble.

Des rôles à sa démesure

« Je suis ravi d’exercer mon métier à la façon d’un baladin luxueux », disait-il. Le théâtre est son premier amour, mais c’est au cinéma qu’il trouve des rôles à sa démesure. De French cancan de Renoir aux Demoiselles de Rochefort de Demy, en passant par Melville, Hitchcock, Buñuel. Et aussi, Resnais, Clément, Rivette, Ferreri, Moretti. Une collection de réalisateurs dont il se dit amoureux. Prêt à marcher au pas uniquement si c’est pour aller vers la folie. Du pétomane de La grande bouffe au pape torturé de Habemus Papam, Piccoli affiche son désir « de provoquer et d’impressionner ». Acteur total, qui prend tous les risques, dans un élan jubilatoire qu’il appelle « des découvertes d’univers et des dérapages de carrière ».

Un couple mythique

Il la surnomme « ma déesse aux bras flexibles » ; elle confie se réveiller en pleine nuit pour le plaisir de le voir endormi. Gréco et Piccoli, flamboyante alchimie : ensemble ils forment l’un des couples mythiques d’un Saint-Germain-des-Prés où, dans les volutes de Gitane, on s’enivre de politique autant que de poésie. Leur rupture, après 11 ans de passion, restera une blessure. De Juliette, comme de toutes ses femmes, l’acteur parlera peu. Une pudeur élégante qui venait battre en brèche sa réputation – usurpée – de séducteur. Il aura pourtant eu le bonheur de côtoyer les plus belles comédiennes du cinéma français. Six films avec Romy, et l’esquisse d’une histoire possible… « Elle et moi avons eu la faiblesse de nous laisser aller à des gestes pas très honnêtes », confiera-t-il plus tard. Mais c’est avec Ludivine Clerc, rencontrée en 1978, qu’il s’embarque pour un amour au long cours, où la fantaisie ne cédera jamais à l‘ennui.

Étrange don Juan

« Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ? » Celui avec qui Brigitte Bardot engageait le plus fiévreux des dialogues entra d’un coup sous les projecteurs. Décrochant à l’abord de la quarantaine un titre auquel rien ne le prédestinait : nouveau séducteur du cinéma français. Étrange don Juan qui ne prenait rien à la légère, et mettait dans les choses les plus simples ce parfum de tragédie qu’il disait lié à sa vie même : sans la mort d’un frère aîné, confiait-il, jamais ses parents n’auraient envisagé de lui donner naissance. Une destinée de second rôle dont il croyait avoir le physique. Michel Piccoli savait que la vie est cruelle, mais n’en faisait pas un drame. Avec Buñuel ou Ferreri, il apprit même à en rire, comme d’une bizarrerie de plus. C’est ce qu’on appelle le panache.

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