Le rêve de Suzanne

Des gestes de générosité qui marquent la vie des camelots, L’Itinéraire en a quelques-uns en mémoire. Des dons d’ordinateur pour passer le confinement, le paiement de factures de dentisterie, une enveloppe pour des soins vétérinaires… Celui qui suit est tout aussi extraordinaire.

Il y a neuf mois, l’équipe de rédaction de L’Itinéraire s’attelait à rendre vivant un projet proposé par notre photographe et ami David Himbert. Une séance photo ayant comme thème les rêves des camelots. Tous les camelots choisis étaient au rendez-vous. Sauf Suzanne…

La déception de ne pas avoir pu y participer était palpable. Le ton de sa voix et son regard expressif en témoignent encore aujourd’hui. C’est donc à travers quelques lignes de la rubrique « Dans la tête des camelots » de cette même édition qu’elle avait partagé son rêve de jeunesse : devenir mannequin.

Et l’information n’est pas passée inaperçue… À tout le moins pas pour Vicky Michaud, l’une de ses clientes.

Mardi, 19 avril. Suzanne montait dans la voiture de Vicky Michaud, l’une de ses nouvelles clientes régulières, pour une journée de rêve qui allait la projeter dans la peau d’un mannequin.

« Elle est venue me voir à mon point de vente pour me parler de ce projet fou. Elle souhaitait faire une bonne action et avait les contacts pour ça », explique Suzanne, encore sur un petit nuage. C’est à la lecture d’un témoignage sur son rêve de jeunesse, publié dans les pages de L’Itinéraire du 15 août dernier, que Vicky Michaud a décidé de sublimer la vie de Suzanne.

La transformation

La camelot aux cheveux bouclés se dirige vers un salon de coiffure, celui de Sabrina à L’île-Bizard. « Je me suis fait masser le cuir chevelu, couper, teindre et lisser les cheveux. » Une séance de près de trois heures qui lui a fait du bien, pour opérer le début d’une incroyable transformation. « Je me suis trouvée belle, je ne me reconnaissais pas. » Pourtant, c’était bien elle, Suzanne, dans le reflet du miroir.

Retour dans la voiture de Vicky, en direction d’un magnifique studio photo. Suzanne goûte à son rêve. Elle rencontre alors Alexandra, chargée du shooting photo, et Thomas, maquilleur expérimenté. « J’ai tellement aimé mon maquillage, la couleur bronze me va bien. »

Les jours précédant la séance, la cliente de Suzanne avait relevé sa taille de vêtements pour préparer sa garde-robe : « Manteau orange flash, longue veste de laine, leggings, tuque et chandail noir », énumère Suzanne. Tout le nécessaire, qui lui a par ailleurs été donné.

Belle et fière !

« On a mangé et la séance a commencé. » Si les conditions en auraient intimidé plus d’un, Suzanne, elle, se sent très à l’aise devant un appareil photo. « Alexandra me proposait des poses à prendre, des manières de me tenir. Je me sentais bien », rapporte-t-elle.

La journée s’achèvera vers 19 h 30. « À la fin, je me sentais comme une superwoman. J’étais belle, j’étais fière, j’étais aux anges. » Suzanne ne lésine pas non plus sur les compliments à l’égard de l’équipe qui a rendu le tout possible. Elle se sent d’ailleurs « choyée et chanceuse d’avoir pu vivre ça ».

« Les photos sont superbes. Je suis sans voix. J’ai l’air tellement mature dessus, c’est fou, je ne me reconnais pas… J’veux dire, j’suis une belle femme là-dessus.  »

— Suzanne

Une expérience qu’elle est prête à réitérer, sans hésitation, même si elle sait qu’elle ne sera qu’éphémère. Car dans sa tête, le mannequinat reste un rêve : « J’aurai aimé ça être mannequin, et la séance l’a confirmé. J’ai essayé, plus jeune, de me former à ce métier, mais je n’ai peut-être pas rencontré les bonnes personnes. Aujourd’hui, j’ai 40 ans et c’est bien correct. »

Le témoignage de Vicky

Vicky Yockell-Michaud ne se doutait pas que les mots de Suzanne dans l’édition du mois d’août 2021 allaient l’atteindre à ce point. La cliente, agente clinique au sein d’un Centre jeunesse de Montréal, a fait quelques coups de fil spontanés et l’idée de réaliser le rêve de Suzanne est devenu réalité.

Au bout de huit mois, Vicky réussit à amasser les fonds nécessaires et mettre son projet en branle.

« C’était une journée parfaite. Tout le monde était content de faire vivre ça à Suzanne. Les étoiles qu’elle avait dans les yeux et son sourire valaient 1000 piastres ! Je suis fière d’avoir mené à terme ce projet très spontané. De la voir aussi heureuse, au fur et à mesure, devant l’appareil photo, de trouver ses aises et d’y prendre plaisir, ça m’a vraiment fait chaud au cœur. L’objectif a été atteint, c’était magnifique à voir. »

Prendre soin de nos camelots

L’équipe intervention psychosociale de L’Itinéraire ne s’affaire pas qu’aux questions de logement et d’aide alimentaire. Les projets personnels des camelots peuvent entrer dans la ronde des suivis pour s’assurer d’un cadre sécuritaire et bénéfique.

« Ce ne sont pas tous les camelots qui se font offrir des projets de shooting photo, explique Maude Rompré, intervenante psychosociale de L’Itinéraire qui a accompagné Suzanne dans son aventure. Lorsque Suzanne est venue me parler de la proposition de sa cliente, juste avant les Fêtes, ma première réaction a bien sûr été de m’inquiéter. Nous avons alors pris le temps de parler des abus possibles, des personnes mal intentionnées, avant qu’elle n’accepte quoi que ce soit. À la mi-mars, Vicky Michaud m’a contactée. J’ai pris le soin de vérifier les motivations derrière sa démarche. C’était important de s’en assurer pour ne pas que Suzanne se trouve en position de vulnérabilité. »

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