La Presse en Nouvelle-Écosse

Le baril de poudre de la baie Sainte-Marie

Meteghan — À l’entrée du quai de Meteghan, le capitaine Tony Saulnier est affairé à préparer ses 375 cages à homard pour la saison de pêche dans la baie Sainte-Marie.

Il faut couper les anciennes attaches, enlever les sections rouillées – « le homard aime pas ça, c’est peut-être une superstition mais moi non plus, j’aime pas ça ».

Tout a l’air tranquille en ce très doux matin de septembre. Mais le fond de l’air est lourd.

Vous avez vu passer les images l’an dernier : un entrepôt à homards autochtone incendié, des bagarres, des menaces, des accusations. À la surface médiatique des choses, tout semble s’être calmé dans la région. Mais rien n’est réglé.

Depuis que la Cour suprême a reconnu des droits de pêche limités aux autochtones dans les Maritimes, en 1999, des conflits ont éclaté et ont été réglés à la pièce, communauté par communauté, au Québec, au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse. Mais depuis quatre ans, la situation n’a fait qu’empirer dans cette petite portion de la baie de Fundy, une des grandes pouponnières à homards de l’Atlantique.

« On n’a jamais eu de problème, on a toujours pêché ensemble, il y a deux gars ici (mi’kmaqs) qui ont leur permis, qui suivent les mêmes lois. L’an dernier, je me suis impliqué, mais là, je suis écœuré, je reste tranquille. Mais c’est notre vie… »

— Le capitaine Tony Saulnier

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est de voir que sous couvert de pêche de « subsistance », des pêcheurs autochtones s’approvisionnent l’été en grande quantité, pendant la migration des homards – une bestiole qui peut parcourir jusqu’à 100 km et qui circule du Maine à la Nouvelle-Écosse pour se reproduire. Impossible d’évaluer ces pêches « illégales », mais pour les pêcheurs commerciaux, ce n’est pas un hasard si les stocks descendent ici, et pas ailleurs.

La pêche commerciale au homard dans cette région-ci commence le premier lundi de novembre et se termine au mois de mai. Une pêche d’hiver, essentiellement, avec ses froids, ses tempêtes. Une pêche hyper surveillée : règles de sécurité, taille des homards, volume de prises… tout est surveillé de près par Pêches et Océans Canada. Et une pêche plus efficace : le homard en période de mue est affamé, et on en pêche quatre fois plus par jour.

« Mon père, mon grand-père pêchaient le homard », me dit Tony Saulnier.

Les revenus sont bons, le prix du homard n’a jamais été aussi élevé, et la banque prête aux capitaines. Mais à part le permis, il faut un bateau (230 000 $ usagé pour Tony, mais facilement 500 000 $ neuf) ; des assurances ; « 13 000 $ de cages, juste cette année », des gréements, du hareng (la bouette pour appâter, toujours plus chère), ses deux hommes d’équipage, etc.

Et depuis quelques années, la baie Sainte-Marie est une des rares régions de pêche au homard où les stocks diminuent au Canada. Pour les pêcheurs ici, la cause est claire : la nouvelle pêche autochtone hors saison et sans permis. Il y a la pérennité de la pêche, mais il y a surtout le sentiment d’injustice.

« Nous, on pêche l’hiver, on a Pêches et Océans dans le cul, y checkent nos prises, nos vestes de sauvetage, pis pendant ce temps-là, eux autres (les Mi’kmaqs) pêchent en gougounes l’été dans des bateaux pas réglementaires et sortent des camions de homards illégalement, mais personne fait rien », me dit un pêcheur qui ne veut pas être nommé.

« Le gouvernement nous dit de calmer nos pêcheurs, mais il va falloir qu’il se passe quelque chose, la patience est rendue épaisse comme ça », me dit Ben Nadeau en montrant très peu d’espace entre son pouce et son index. L’ancien policier de la GRC dans cette région acadienne de la Nouvelle-Écosse est maintenant à la tête de l’Union des pêcheurs des maritimes à Meteghan. Et chaque jour, dans son bureau à l’entrée du quai, des pêcheurs viennent exprimer leur colère. Il les raisonne. Mais la frustration s’accumule.

« Les gars ont décidé qu’il n’arriverait rien avant les élections, mais je te garantis que d’ici la fin du mois, si rien n’arrive, ça peut péter n’importe quand. »

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À 10 km de là, je suis au quai de Saulnierville. Randy Comeau travaille sur son bateau.

« Moi, je suis pris entre les deux, mon père est acadien, ma mère est mi’kmaq… Un moment donné, il y avait 200 pêcheurs commerciaux (acadiens) sur mon terrain pour me menacer, mais d’autres fois, j’ai reçu des menaces des Mi’kmaqs, alors t’sais… »

Jusqu’à tout récemment, les trois petites bandes mi’kmaqs de la région s’adonnaient parfaitement bien avec les « allochtones ». C’est une population métissée, qui vit ensemble depuis toujours, fréquente les mêmes écoles.

Les troubles ont commencé quand une plus grosse bande de l’extérieur de la région, celle du controversé chef Mike Sack de Sipekne’katik, a décidé de venir pêcher dans la baie.

Malgré des tentatives répétées, je n’ai pas pu lui parler. Mais sa ligne est claire : les Premières Nations ont des droits de pêche ; les autres ont des privilèges de pêche, qui nécessitent des permis. Et au nom de l’autodétermination, ce n’est pas à Pêches et Océans de venir gérer ces droits.

Un point de vue radical qui n’est pas partagé par plusieurs autres communautés autochtones de la région, pas très contentes des conflits – ni de la concurrence – que l’approche génère. Ce n’est pas non plus ce qu’a dit la Cour suprême : les droits de pêche sont reconnus pour des revenus « modérés » et pour des motifs rituels. Les décisions Marshall (une deuxième a été nécessaire pour préciser la première) ont reconnu le droit du fédéral de réglementer ces droits de pêche. Il reste à définir ce que ce « modérés » veut dire…

Après les incidents violents de l’an dernier, Carole De Potter, cheffe mi’kmaq de Bear River, en a publiquement appelé à la discussion et à une approche négociée. Le conflit met en péril l’accès aux pêches de sa propre communauté.

Mais depuis, le mot d’ordre est à la discrétion et aux négociations de coulisse.

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Au quai de Saulnierville, où sont maintenant regroupés les pêcheurs autochtones, on m’indique assez vite qui est l’Ancien à qui parler.

« Je pêchais le homard avec mon père quand j’avais 8 ans, en 1965 », me dit David MacDonald, un Mi’kmaq de la communauté de Sipekne’katik.

« Dans le temps, le homard, c’était une nourriture de pauvres. Mon père est allé voir les gens de Pêches et Océans, les permis coûtaient 25 cents. Ils lui ont dit : “les autochtones n’ont pas besoin de permis”. On pêchait l’été, avec mon oncle, qui travaillait chez Goodyear en Ontario. C’est pas nouveau, ça. »

« Rien n’est caché, les pêcheurs commerciaux capotent pour rien, on a juste quelques cages, dit Randy Comeau. Quand on capture des femelles, on les poinçonne, on protège la ressource. Faudrait être retardé pour pas faire ça. Tout le monde veut la protéger. Tu sais, c’est comme partout, il y a toujours une poignée de pommes pourries de chaque côté. Je les vois [les allochtones] venir prendre des vidéos, nous surveiller. Écoute, moi aussi, si tu me donnes un permis avec 375 cages, je vais faire comme eux. Mais c’est pas en pêchant 200 livres par jour que je les menace… »

Meteghan, où sont les pêcheurs acadiens, aligne une plus grosse flotte de bateaux plus gros, mieux équipés, comparés aux bateaux autochtones à Saulnierville.

Si l’on compile toutes les embarcations de la Zone 34, dans la baie de Fundy, les 26 bateaux mi’kmaqs ne sont rien à côté des 900 quelques bateaux commerciaux non autochtones.

Le hic, c’est qu’ils se concentrent tous dans la baie Sainte-Marie, où ne se trouvent qu’une soixantaine de bateaux commerciaux acadiens qui, eux, sont soumis à des règles rigides et appliquées rigoureusement.

« La pêche, c’est leur vie, c’est celle de leur famille, me dit Dan Nadeau. Tous les gens que tu vois ici, les charpentiers, les mécaniciens, les épiciers, les ouvriers d’usine, les professeurs… Tout tourne autour de la pêche. Tout ce qu’ils veulent, c’est que tout le monde suive les mêmes règles. Et à cause de ça, ils se font traiter de racistes. C’est tellement injuste, on a toujours travaillé ensemble. »

Ajoutons que la situation est surveillée de près dans toutes les régions côtières, où l’on se demande comment sont menées les négociations, comment on gérera les droits de pêche et comment se traduira la « réconciliation ».

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La seule unanimité dans la baie semble se faire contre Pêches et Océans, sa ministre Bernadette Jordan, députée de la région, et plus généralement le gouvernement libéral, car le dossier n’est clairement plus entre les mains des gestionnaires des Pêches, mais plutôt des dossiers autochtones.

Après avoir remporté les 11 sièges de la province en 2015, les libéraux en ont conservé 10 en 2019, avec d’assez bonnes marges. Le seul député conservateur, Chris d’Entremont, a été élu précisément ici, dans le Sud-Ouest. Et les conservateurs pensent qu’il ne sera plus seul lundi soir.

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