La course contre la montre du rugby féminin

Dans l’ombre d’autres disciplines, le rugby féminin est en train de vivre possiblement ses plus beaux jours. La prochaine étape serait la création d’une ligue professionnelle, mais le temps presse.

Juste avant son départ pour la Coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande, Karen Paquin a évoqué cette idée en milieu d’entrevue, même s’il s’agit d’une idée somme toute prioritaire pour les joueuses concernées.

Il s’agit aussi d’une possibilité qui pourrait devenir nécessaire si le Canada souhaite demeurer dans la cour des grands.

Paquin, l’une des plus grandes joueuses de rugby de l’histoire du pays, a été à même de constater, au cours de la dernière décennie, l’ascension fulgurante de son sport. L’engouement et la participation n’ont cessé de s’accroître.

Elle note deux moments qui, à son avis, ont fait bouger les choses. D’abord, la Coupe du monde de 2014, lorsque les Canadiennes ont atteint la finale en battant la France en demi-finale. Ensuite, lorsque Paquin et ses coéquipières ont décroché la médaille de bronze aux Jeux olympiques de Rio en 2016. « On a réussi à mettre le rugby dans toutes les télévisions du Canada, se souvient l’athlète de 35 ans. On a senti que ça avait été un coup de cœur pour tout le monde au pays. »

Frénésie

Depuis, la discipline est en essor au Canada. « Il se passe de quoi, c’est clair », note la Québécoise. Les matchs sont présentés à la télévision et sur le web, le nombre d’inscriptions dans les écoles et les clubs a bondi en flèche, les joueuses passionnées se sont nettement améliorées et les infrastructures n’ont rien à voir avec celles qui étaient en place lorsque Paquin s’est initiée au sport.

« L’intérêt est palpable. On sent une espèce de frénésie. »

– Karen Paquin

Aujourd’hui, par ses résultats, le Canada est capable de rivaliser avec les meilleures nations de la planète. Rugby Canada a aussi dû se regarder dans le miroir et améliorer sa structure pour permettre l’épanouissement de ses joueuses.

Maintenant, pour rester dans le coup, le Canada doit créer une ligue professionnelle de rugby adaptée aux conditions nord-américaines. Ça devrait être la priorité, selon Paquin.

« Si on ne met pas les bouchées doubles pour être capables de se faire une ligue professionnelle ou semi-professionnelle ici, dans les cinq à dix prochaines années, ce sera très difficile de suivre la progression des nations comme l’Angleterre, la France et la Nouvelle-Zélande. Donc pour moi, on est vraiment dans une course contre la montre. »

Plusieurs joueuses de l’équipe nationale, dont Paquin, ont dû s’expatrier en Europe pour vivre leur rêve, et ça doit cesser.

« Il faut vraiment s’assurer de créer une ligue pour ralentir l’exode de nos meilleures joueuses. »

– Karen Paquin

Elle croit qu’un développement local améliora grandement le niveau des joueuses canadiennes. « C’est comme ça qu’elles vont continuer à s’améliorer et qu’on fera que ça ne stagnera pas à un niveau qui n’est pas nécessairement adéquat à l’international », ajoute-t-elle.

Elle croit aussi qu’il y a un important parallèle à faire entre la situation des joueuses de rugby et celle des joueuses de hockey et de soccer qui cherchent elles aussi à créer des ligues professionnelles pour le bien de leur sport.

Ça passe par l’école

Depuis décembre 2021, Paquin est responsable et entraîneuse du nouveau programme de rugby féminin du campus Notre-Dame-de-Foy. Elle y est parce qu’elle croit que l’avenir du rugby féminin réside principalement dans le développement des athlètes du réseau scolaire.

Le Réseau du sport étudiant du Québec compte 17 équipes collégiales et 8 équipes universitaires. « Le succès du rugby féminin est intimement lié au réseau scolaire », confirme Paquin.

L’ancienne joueuse du Rouge et Or de l’Université Laval explique que les clubs de la province et du pays font un bon travail, mais que c’est dans les établissements scolaires que les joueuses apprennent le mieux à s’entraîner et à devenir des athlètes de haut niveau, en plus d’avoir accès aux meilleures infrastructures.

L’immense différence aussi, croit-elle, c’est que grâce à l’effervescence que connaît la discipline, les collèges et les universités n’hésitent pas à investir dans le rugby féminin. « À la seconde qu’elles [les écoles] décident de mettre sur pied un programme qui veut se tenir, les athlètes ont vraiment droit à de bons endroits pour s’entraîner. Ce qui fait qu’elles ont un sentiment d’appartenance et qu’elles ont envie de donner plus, et je le vois avec les filles du CNDF. On s’entraîne quatre à cinq jours par semaine et les filles en mangent. »

Il s’agit selon elle d’une richesse inestimable dont elle aurait aimé profiter il y a quelques années. Puis, au-delà des infrastructures, Paquin note que la qualité de jeu des athlètes collégiales et universitaires est plus relevée que jamais, surtout pour son alma mater de Québec, qui domine depuis le début de la saison.

Si le rugby est passé d’un sport méconnu à un sport en pleine effervescence en moins de 10 ans, c’est grâce au travail de celles qui, comme Karen Paquin, travaillent aujourd’hui à ouvrir la voie pour la relève. Une relève qui pourra évoluer dans sa propre ligue.

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