Travailleurs étrangers temporaires

Mercredi matin, La Presse est allée à la rencontre de travailleurs guatémaltèques temporaires fraîchement arrivés à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau, impatients de travailler. Mais à quel coût ?

Travailleurs étrangers temporaires

« On a besoin d’eux »

Un nombre record de travailleurs étrangers temporaires sont venus travailler au Québec en 2021, et ce chiffre ne risque pas de diminuer en 2022

Un record de près de 23 800 travailleurs étrangers temporaires sont venus travailler au Québec en 2021. La Presse est allée à la rencontre de certains d’entre eux à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau de Montréal. Constat : ils ont hâte de travailler. Mais à quel coût ?

« Si on n’avait pas ces travailleurs-là, il n’y aurait pas d’agriculture au Québec, lance Annie-Claude Bélisle, de la ferme productrice de petits fruits A. Bélisle et Fils. On a besoin d’eux. » Rencontrée par La Presse à l’aéroport de Montréal, elle s’apprête à accueillir 12 nouveaux travailleurs guatémaltèques pour les ramener à la ferme familiale, à Saint-Eustache.

Le nombre de travailleurs étrangers temporaires (TET) a bondi au Québec en 2021, passant d’environ 17 035 à 23 795, soit une hausse de plus de 6000 travailleurs, un sommet historique, selon les données d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada.

Ce chiffre ne risque pas de diminuer en 2022 avec l’annonce conjointe des gouvernements fédéral et provincial, en janvier dernier, de l’augmentation des seuils d’immigration pour permettre à certains secteurs d’engager 20 % de travailleurs étrangers temporaires, plutôt que 10 %.

« Cette année, il y a beaucoup plus de travailleurs et beaucoup plus d’employeurs », observe Isabelle St-Pierre, coordonnatrice en prévention et conformité à la Fondation des entreprises en recrutement de main-d’œuvre agricole étrangère (FERME), rencontrée sur place. « Chaque année, ça augmente », renchérit Michel Pilon, directeur du Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec (RATTMAQ).

Or, le statut précaire des travailleurs étrangers temporaires est « un grand problème », indique au bout du fil Cheolki Yoon, postdoctorant à l’Université McGill et bénévole pour le Centre des travailleurs immigrants. Selon lui, le rapport de force entre les employeurs et ces travailleurs est fragilisé par la présence de permis de travail fermés. « Ils sont vraiment dépendants de la volonté des employeurs et ils n’osent pas contester des situations abusives », constate-t-il. Une observation confirmée par des données préliminaires d’une étude menée au Québec par l’Acfas (voir onglet 2).

Débarquer de l’avion

Mercredi matin, un avion nolisé en provenance du Guatemala a atterri à Montréal. À bord, 182 travailleurs guatémaltèques, fatigués par un long trajet. « Je suis très excité », déclare malgré tout José López, 25 ans, en file d’attente dans la section des arrivées internationales. C’est sa première fois au Québec, il ne sait pas encore où il va s’installer. « Je me sens bien, j’ai hâte de travailler ! »

Un peu plus loin, Samuel Bautista retourne pour la quatrième année chez les Serres Mirabel (Savoura). « J’aime travailler ici », affirme-t-il.

Un véritable comité accueille les voyageurs, en plusieurs étapes, comme une machine bien huilée. D’abord, le RATTMAQ distribue des fiches en espagnol expliquant leurs droits et responsabilités. Les travailleurs peuvent aussi laisser leur numéro de téléphone, où leur seront envoyées des vidéos YouTube explicatives. L’idée : qu’ils sachent vers où se tourner, en cas de pépin.

Deuxième étape : le consulat du Guatemala, sur place pour l’occasion. « Vous avez le droit de garder votre téléphone, votre passeport, votre argent… », énumère une travailleuse du consulat à chaque groupe de travailleurs. Elle les dirige ensuite vers un kiosque où sont distribuées bouteilles d’eau, clémentines et barres tendres.

Nelson Rafael Olivero, consul général du Guatemala à Montréal, accueille chaque travailleur.

« C’est vraiment important pour le Guatemala que le programme [des travailleurs étrangers temporaires] continue. »

— Nelson Rafael Olivero, consul général du Guatemala à Montréal

Les travailleurs sont ensuite dirigés dans un autre espace de l’aéroport où ils sont rencontrés par des employés de la Santé publique, puis subissent des tests de dépistage aléatoires de la COVID-19 avant de visionner une vidéo sur leurs droits, apprend La Presse. À leur retour, ils sont dirigés vers des autobus de FERME, ou de leurs employeurs, prêts à les amener sur leurs futurs lieux de travail, partout dans la province.

Dénoncer les situations abusives

« Il y a un manque de connaissance sur leurs droits, observe Cheolki Yoon. Mais même en sachant qu’il y a une violation, souvent les travailleurs acceptent la situation parce qu’ils veulent rester ici. »

En 2021, le RATTMAQ a défendu les droits de 579 travailleurs étrangers temporaires, une hausse importante par rapport à l’année précédente, précise Michel Pilon.

À l’aéroport, les employeurs rencontrés n’ont pas de mots tendres pour ceux qui négligent les conditions de travail de ces travailleurs. « De voir ça, c’est perturbant, confie Annie-Claude Bélisle. Moi, ça me brise le cœur parce que j’ai grandi avec ces travailleurs-là. »

« C’est choquant », renchérit Anibal Garcia. L’homme de 30 ans est lui-même arrivé comme travailleur étranger temporaire en 2010. Il est désormais marié et établi au Québec, et travaille comme interprète pour L’Équipoule, à Marieville. « En plus, on vient aider le pays ! »

À ses côté, Alain Beaudry, conducteur à L’Équipoule, n’en démord pas : « Ça ne devrait pas exister, ces compagnies-là. »

140 %

Hausse du nombre de postes de TET de 2014 à 2021

Source : Emploi et Développement social Canada

24 705

Nombre de postes de TET acceptés dans des secteurs de « ressources naturelles, agriculture et production connexe » au Québec en 2021 (tous les postes n’ont pas nécessairement été pourvus)

Source : Emploi et Développement social Canada

Les permis fermés briment des ouvriers à bas salaire

Des travailleurs étrangers des secteurs agricole et agroalimentaire embauchés au Québec avec un permis qui ne leur permet pas de changer d’employeur voient leurs droits à la liberté, à la sécurité et à la justice brimés, montrent des données présentées ce jeudi matin à l’Acfas.

« S’ils perdent leur emploi, ils perdent leur droit de travailler au pays : ça, tout le monde en est très conscient », a rappelé l’une des deux chercheuses, Eugénie Depatie-Pelletier, en entrevue téléphonique avec La Presse.

Mme Depatie-Pelletier et sa collègue Marie-Èveline Touma présentent des données préliminaires, recueillies durant la première année de leur étude de trois ans, dans le cadre d’un colloque sur les immigrants à statut précaire au Québec.

Les chercheuses ont recueilli les témoignages de 20 ouvriers des secteurs de l’agriculture et de la transformation de la viande venus du Guatemala, du Mexique et du Honduras en vertu d’une autorisation de travail liée à un employeur (permis fermé). Elles ont constaté quatre types d’atteintes à leurs droits.

« Leurs mouvements sont très contrôlés en dehors des heures de travail. Ils ont de la misère à aller au dépanneur ou à quitter leur lieu de travail en tout temps », illustre Mme Depatie-Pelletier, qui est professeure associée à l’Université Laval et directrice générale de l’Association pour les droits des travailleuses.rs de maison et de ferme (DTMF).

Les participants ont aussi décrit des climats de travail « psychologiquement très stressants, où il y a beaucoup de cris et de pression sur la vitesse ».

Et « souvent », les heures supplémentaires effectuées en sus de celles prévues au contrat ne sont pas payées, ont aussi entendu les chercheuses. Il est « très, très rare » que les travailleurs essaient d’obtenir justice. « Ça semble être seulement quand il n’y a littéralement pas de salaire, quand la majorité des heures sont non payées, comme c’est arrivé dans un des cas qu’on a interviewés. »

Les chercheuses ont aussi noté une « difficulté, sinon carrément un obstacle » à l’accès aux soins médicaux. Les travailleurs ont « peur de mentionner les maladies et les lésions professionnelles, donc il y a souvent une attente jusqu’à ce que ça dégénère ». Et dans « quelques cas », des travailleurs qui ont demandé à voir un médecin ont plutôt été amenés « chez une masseuse, à la pharmacie », ou se sont fait répondre que ça attendrait jusqu’à ce que deux ou trois travailleurs aient besoin de consulter.

L’étude vise à comparer la situation de travailleurs avec permis fermé et ouvert. D’autres employés à bas salaire, mais avec permis ouvert, comme des caissiers, seront donc interrogés. Les chercheuses souhaitent aussi documenter le sort de hauts salariés avec permis fermé, par exemple en informatique.

« L’hypothèse qu’on pense être capable de valider, c’est qu’en cas d’abus, les gens sous permis ouvert endurent moins longtemps. Ils quittent plus tôt. »

Contestation judiciaire

L’association DTMF a récemment obtenu des fonds du Programme de contestation judiciaire fédéral pour lancer un recours visant à faire déclarer les permis fermés inconstitutionnels.

« Ce ne sera pas très difficile de démontrer que l’État augmente les risques d’atteintes à l’intégrité physique et de restriction à la liberté physique. Tout le débat va se jouer sur : “Est-ce justifié de le faire ?” »

— Eugénie Depatie-Pelletier, directrice générale de l’Association pour les droits des travailleuses.rs de maison et de ferme

Pratiquement tous les pays, y compris les membres de l’Union européenne et les États-Unis, utilisent de tels permis, à l’exception d’Israël, qui les a abolis en 2006. « La Cour suprême d’Israël a unanimement affirmé que c’était de l’esclavage moderne », souligne Mme Depatie-Pelletier.

L’association prévoit déposer un recours en Cour supérieure du Québec au début de l’an prochain, et s’attend à ce que les provinces et les groupes patronaux interviennent en grand nombre. « On s’attend à ce que ce soit un beau et gros débat social », glisse la chercheuse.

Il faudrait donc de cinq à six ans avant d’obtenir une décision de la Cour suprême, si celle-ci accepte d’entendre la cause.

94 075

Nombre de travailleurs étrangers temporaires (TET) au Québec en 2021

Source : Association pour les droits des travailleuses.rs de maison et de ferme

63 %

Proportion des TET liés à un employeur (permis fermé) ; de ce groupe, près du tiers travaille en agriculture

Source : Association pour les droits des travailleuses.rs de maison et de ferme

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