RIDM

Quand je serai grand, je serai une fille

C’est l’histoire de Sasha, un enfant (presque) comme tous les autres. Qui aime faire des bulles, danser, sauter, bref s’amuser. Un enfant qui aimerait surtout qu’on la laisse tranquille. Qu’on la laisse être un enfant. Qu’on la laisse être, tout simplement.

Petite fille, présenté à partir de ce jeudi aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal, « c’est vraiment un film qui raconte la quête de cette magnifique petite fille qui veut simplement qu’on l’accepte comme elle est, au plus profond d’elle-même », résume Sébastien Lifshitz, le réalisateur, joint par téléphone, en début de semaine. Un scénario en apparence tout simple. Et pourtant, archicompliqué concrètement. Vous l’aurez sans doute compris : Sasha est une fille, née dans un corps de garçon. « Comme si la nature lui avait joué un tour… »

« Puissant », a résumé le magazine Têtu, en citant Petite fille, à titre de « documentaire que l’on souhaiterait montrer au monde entier ». Pour cause, a renchéri Libération, impossible de ne pas être ici bouleversé : « chaque geste de la petite fille nous touche, chacune de ses larmes nous déchire ». Vous aurez été avertis. Effectivement, ça déchire.

Car pendant près de 90 minutes, le spectateur est ici plongé dans le quotidien d’une famille française on ne peut plus ordinaire. Une famille en apparence sans histoire, avec ses quatre enfants, deux parents, la petite bourgeoisie de la région française. Avec ses typiques repas un brin chaotiques, fous rires et câlins du matin. Sauf que d’emblée, on comprend que la petite Sasha n’est pas tout à fait comme les autres. Ou à tout le moins, qu’elle n’a pas la même vie que toutes les autres petites filles de son âge, malgré son t-shirt à petits papillons, son amour de la danse et du rose bonbon.

Pourquoi donc ? Parce que l’école fait la vie dure à sa famille. Et à elle en particulier. On refuse de l’accepter telle qu’elle est. Ce serait d’ailleurs de la faute de sa mère (qui ne se prive pas pour l’appeler « beauté » ou « mademoiselle », ô l’hérésie), et le temps devrait la ramener dans le « droit chemin », s’est aussi fait dire cette dernière… Vous voyez un peu le niveau de l’argumentaire.

« Mais pourquoi ça dérange ? lancera, comme un véritable cri du cœur à la caméra, sa mère Karine, dans une tirade déchirante de sincérité. Sasha n’a jamais le cartable qu’elle veut, la trousse qu’elle veut, elle n’a jamais la petite robe, elle passe à côté de son enfance ! […] Ma gamine passe à côté de son enfance, et je trouve ça dégueulasse… »

Documenter la transidentité

C’est en discutant avec Bambi, alias la première femme trans de France (aujourd’hui âgée de 85 ans), à qui il a consacré un autre film (Bambi, 2013), que Sébastien Lifshitz a eu l’idée de faire ce documentaire.

« À quel âge as-tu ressenti au plus profond de toi que tu étais une femme ? », lui a-t-il un jour demandé. « Mais je l’ai toujours ressenti au plus profond de mon être », a-t-elle répondu.

« Et c’est là que j’ai réalisé que la transidentité était quelque chose qui n’avait rien à voir avec l’adolescence, ou la découverte de la sexualité. Bêtement,je pensais ça, comme beaucoup de gens. Et j’ai réalisé qu’au contraire, ça pouvait se manifester très tôt dans la vie d’un être. »

— Sébastien Lifshitz, réalisateur de Petite fille

D’où l’idée de raconter, l’espace d’une année, le quotidien d’un enfant transgenre (entre 7 et 8 ans).

« Mais ç’a été compliqué, confirme-t-il, on ne pouvait pas frapper aux portes des maternelles ! »

Pour la petite histoire, sachez qu’après avoir épuisé les associations et autres forums de parents, Sébastien Lifshitz est finalement tombé sur une mère québécoise qui aurait volontiers participé.

« Elle me parlait du paradis que pouvait être le Québec pour les enfants trans ! »

En visionnant le film, et surtout en entendant les réactions de l’école de Sasha (assez coincées et réactionnaires, merci), on se dit qu’effectivement, on a fait du chemin, de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais Sébastien Lifshitz voulait dépeindre la réalité en Hexagone, et il a finalement rencontré Karine (la mère de Sasha, donc), une femme « extrêmement sincère », mais aussi « à bout » et manifestement « épuisée ».

« Et pour la première fois, elle avait devant elle quelqu’un qui non seulement ne la jugeait pas, mais qui au contraire essayait de la rassurer. »

— Sébastien Lifshitz

La complicité entre le réalisateur et cette mère, dont on suit en parallèle le feuilleton dans son combat pour défendre sa fille, est palpable.

« J’ai adoré cette femme, confirme le réalisateur. Elle a suivi son instinct, son amour inconditionnel pour ses enfants. C’est une vraie louve. »

Quant à Sasha, une gamine timide, qui parle peu (mais qui joue beaucoup, et pleure parfois à la caméra), « c’est une petite fille qui vit très naturellement ce qu’elle est, et qui veut juste qu’on la laisse tranquille… ».

C’est aussi ce que Sébastien Lifshitz souhaite qu’on retienne de son film : « J’espère que mon film arrivera à faire comprendre ce qu’est la transidentité, et ce qu’est le courage d’un enfant qui lutte pour sa survie, conclut-il. Elle ne lâche pas. C’est tellement profond, ça ne peut pas être autrement. Ce n’est pas négociable… »

Un film qui bouscule les visions rigides du masculin et du féminin, tel un vibrant plaidoyer pour une plus grande fluidité.

Petite fille est présenté dans le cadre des RIDM à partir du 19 novembre.

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